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Corinne Langlois, conservatrice du Palais des Papes : préserver pour mieux transmettre

Pour ce rendez-vous de « Votre histoire, notre plateau », nous nous installons au Palais des Papes. Sa conservatrice, Corinne Langlois, nous reçoit pour évoquer le renouvellement de la visite, la transmission de l’histoire du monument et sa place dans la vie des Avignonnais. « Comment on reconnecte cet édifice à son territoire ? » Elle explique comment le parcours de visite évolue et pourquoi elle souhaite voir davantage d’Avignonnais franchir les portes du Palais.
Mathilde Pallon·
Palais des Papes d’Avignon : trésors, histoire et coulisses avec Corinne Langlois

Un regard d’architecte sur le patrimoine

Architecte de formation, Corinne Langlois s’intéresse dès ses études aux bâtiments anciens et à la manière de les faire vivre. Elle se spécialise dans le patrimoine et l’observation des transformations du bâti, puis exerce notamment comme architecte des Bâtiments de France en Dordogne. Son parcours la conduit ensuite vers l’urbanisme à Bordeaux, puis au ministère de la Culture, où elle est sous-directrice à l’architecture pendant six ans. Pour elle, un monument ne peut être séparé de son environnement. « On ne peut pas isoler le monument », explique-t-elle en évoquant les liens entre le patrimoine, la ville et le paysage.

Après ces années à Paris, elle souhaite retrouver le terrain. La Ville d’Avignon cherche alors un conservateur pour le Palais des Papes et le pont Saint-Bénézet. Elle hésite d’abord, ne se considérant pas comme conservatrice, avant de reconnaître ce que son regard d’architecte peut apporter. « A priori, j’y connais un peu quelque chose, donc je candidate, et j’ai été retenue. » Elle prend ses fonctions avec deux préoccupations : conserver le Palais et renforcer ses liens avec la ville.

Le vertige du labyrinthe

De ses premiers pas dans le Palais, Corinne Langlois retient d’abord le gigantisme. La taille du monument et l’enchaînement des escaliers rendent les déplacements difficiles. Avant même les décors peints, c’est cette difficulté à saisir l’ensemble qui la frappe. « Les premiers mois où j’étais ici, je me perdais tout le temps. »

Elle souhaite que les visiteurs comprennent plus facilement l’organisation du Palais, la fonction des différentes salles et les liens qui les unissent. Le parcours doit également rappeler que le bâtiment était un lieu de gouvernement, où s’exerçait le pouvoir des papes.

Lire le pouvoir dans l’architecture

« Ici, on est dans un palais de gouvernement. » Le bâtiment accueillait l’administration pontificale, la cour, les appartements du pape et les espaces nécessaires à leur fonctionnement. La Grande Audience et la Grande Chapelle exprimaient les pouvoirs temporel et spirituel ; les banquets participaient aux relations politiques et diplomatiques. Les dimensions, les décors et l’organisation des lieux répondaient à ces fonctions. L’organisation des espaces reflète notamment les choix de Benoît XII et de Clément VI.

Le changement du sens de visite cherche à retrouver cette logique. « Un escalier d’honneur, ça se monte, ça ne se descend pas. » La montée prépare ici la découverte du portail sculpté, puis l’entrée dans la Grande Chapelle. Les espaces privés, plus petits et richement ornés, prennent un autre caractère. Plus loin, la descente vers le jardin offre désormais une vue d’ensemble depuis un point en surplomb. Ce nouveau sens de visite permet de mieux distinguer les espaces officiels des appartements privés.

Le parcours propose deux niveaux de lecture : la fonction de chaque salle au XIVe siècle et un thème de l’histoire de la papauté avignonnaise, qui n’est pas nécessairement lié à cet espace. L’équipe doit également composer avec les besoins différents des groupes guidés et des visiteurs qui découvrent seuls le bâtiment. Corinne Langlois tient aussi à laisser une place à l’émotion : « Si on visite le lieu, il faut avoir de l’émotion. » Elle observe notamment les visiteurs qui s’arrêtent devant une perspective ou prennent des photos dans l’escalier.

Retrouver les couleurs et la main du peintre

Les murs de pierre nue peuvent donner une image trompeuse du Palais médiéval. « Le monde des papes était un monde bourré de couleurs. » Peintures, sols, plafonds, vitraux, tentures, vêtements et bijoux composaient un univers où la couleur manifestait aussi la richesse. Une salle du parcours est consacrée à ces couleurs, autrefois présentes du sol au plafond. Un film réalisé avec le Louvre autour des panneaux peints du Petit Palais contribue à cette découverte.

Corinne Langlois s’attarde particulièrement sur la chapelle Saint-Michel, qui n’était pas ouverte à la visite lors de notre entretien. Dans cet ancien oratoire privé du pape, la peinture a disparu, mais quelques dessins préparatoires subsistent. Des visages, des mains et des reprises du trait permettent de retrouver le travail d’un peintre du XIVe siècle. « On a vraiment l’impression d’être en dialogue direct avec le peintre. »

Visiter le Palais avec ou sans écran

Des panneaux agrandis et illustrés permettent de découvrir les lieux sans écran. Le téléphone offre un audioguide et des traductions, tandis que des projections de grand format, une maquette éclairée et des éléments à manipuler font partie des développements envisagés. « On n’est pas captif du mode de médiation », résume Corinne Langlois.

La conservatrice souligne les limites d’une découverte où chacun reste absorbé par sa tablette. Elle souhaite retrouver une expérience commune : « On est en famille, on découvre des choses à plusieurs, ensemble. » Un travail a également été engagé avec l’École d’Avignon autour d’un projet de fac-similés impliquant des élèves peintres en patrimoine. Ces réalisations pourraient intégrer les futurs dispositifs consacrés aux techniques de la fresque et à la fragilité des décors.

Escaliers, différences de niveaux et absence d’ascenseur limitent les possibilités pour les personnes à mobilité réduite. Comment leur permettre de découvrir davantage que le parcours réduit proposé ? « Il faut qu’on imagine un système pour qu’elles aient accès à tous ces éléments-là », explique la conservatrice. Reste à trouver comment donner accès aux contenus des salles inaccessibles sans isoler ces visiteurs du reste du public.

Se sentir autorisé à entrer

On peut habiter Avignon, passer régulièrement devant le Palais et ne jamais envisager d’y entrer pour un moment. Aux yeux de Corinne Langlois, la gratuité ne suffit pas à créer cette habitude. « C’est franchir la barrière psychologique. » Certains habitants ne se sentent pas forcément à leur place dans ce monument. La conservatrice aimerait aussi que les Avignonnais puissent revenir pour découvrir simplement une salle ou un détail, sans refaire toute la visite.

Corinne Langlois évoque l’accueil annuel de 4 000 à 5 000 élèves d’Avignon et du Grand Avignon, dont beaucoup viennent des quartiers prioritaires, ainsi que de classes bénéficiant d’un accompagnement adapté. Les visites-ateliers associent découverte du monument, dessin et créations manuelles. L’essentiel est que chacun puisse penser : « Ici, c’est chez moi aussi. » Elle aimerait exposer leurs travaux dans une salle du Palais et inviter les parents. Encore à concrétiser lors de notre échange, ce projet permettrait aux enfants d’y faire entrer, à leur tour, leurs familles.

Conserver un géant, préparer ses usages

Entretenir un monument de cette taille représente des dépenses considérables. « C’est tout de suite des millions d’euros. » Pour l’illustrer, Corinne Langlois prend l’exemple d’une éventuelle réfection de la toiture de la Grande Chapelle : quelque 800 m² seraient concernés. Les différents usages du Palais doivent donc aussi contribuer à financer son entretien.

« On ne prend jamais de décision seule. » L’équipe de conservation travaille avec les différents intervenants, signale les besoins et contribue aux diagnostics. Pour les gros travaux, les décisions relèvent notamment de la Ville.

Le départ des archives départementales pose, de son côté, la question du devenir des espaces qu’elles occupaient. Lors de notre rencontre, leur avenir n’était pas arrêté et relevait du Département, propriétaire. Certains aménagements sont anciens. D’autres avaient été réalisés uniquement pour répondre aux besoins de stockage des archives. « On ne peut pas réutiliser comme ça. »

Une histoire à découvrir au-delà du Palais

Le Petit Palais, le musée Calvet, la bibliothèque et les archives conservent d’autres témoins de cette histoire, dont certains ne peuvent être présentés au Palais en raison de ses conditions climatiques. Corinne Langlois rappelle que la richesse artistique et intellectuelle d’Avignon s’est prolongée bien après le séjour des papes. Pour elle, cette histoire constitue « un héritage de culture qui appartient à tous », dont on retrouve aussi les traces dans les autres établissements avignonnais.

Elle évoque également les métiers d’art, les entreprises spécialisées et les formations locales, dont les compétences sont reconnues bien au-delà d’Avignon, mais restent peu connues des habitants. Elle cite l’École d’Avignon, qui transmet les techniques anciennes du bâtiment, et la formation en conservation-restauration de l’école d’art. Elle aimerait que ces savoir-faire soient mieux connus localement. « Qui sait ça ? »

Des escaliers où elle se perdait à son arrivée aux dessins préparatoires de la chapelle Saint-Michel, Corinne Langlois évoque un Palais qu’elle continue d’observer dans ses moindres détails. Elle rappelle qu’avant de transmettre ou de transformer un bâtiment ancien, il faut « comprendre ce qu’on transmet ». Mais son travail ne s’arrête pas aux pierres : elle souhaite aussi que les Avignonnais puissent découvrir le monument à leur rythme, y revenir pour une salle ou un détail et s’y sentir à leur place.

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Article de : Mathilde Pallon

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