Yvonne de Komornicka, l'ombre lumineuse de la Résistance vauclusienne
Aînée d'une famille nombreuse vosgienne, Yvonne de Komornicka, née Roeschlin en 1898, s'est imposée comme l'une des figures centrales de la Résistance dans le Vaucluse. Le parcours de cette veuve et mère de trois filles, de la direction du foyer de la caserne Thierry à Nancy jusqu'à sa déportation au camp de Ravensbrück sous le statut « Nuit et Brouillard », illustre la structuration complexe des mouvements clandestins. À partir des témoignages de la famille Komornicka et des archives départementales, cet article retrace, étape par étape, les faits qui ont jalonné l'action de celle qui opérait sous le pseudonyme de capitaine « Kleber ».
L’ancrage nancéien et les premières filières d'évasion
L'implication d'Yvonne de Komornicka débute à Nancy au cours de l'année 1940. Nommée directrice du foyer du soldat à la caserne Thierry, rue Sainte-Catherine, elle prend en charge une structure initialement délabrée. Elle exige des travaux d'assainissement et parvient, en l'espace de deux mois, à redresser les finances du foyer, faisant passer les recettes de 1 250 à 40 000 francs mensuels.
Lors de la débâcle militaire face à l'avancée allemande, elle démontre une autorité singulière. Voulant récupérer ses enfants isolées, elle se heurte à un passage à niveau bloqué par un train, alors que le secteur est mitraillé par l'aviation italienne. Face à l'inaction générale, elle interpelle le chef de train avec son arme : « J'ai mis mon revolver d'ordonnance comme ça, je dis mon vieux, il faut qu'on démarre rapidement, je dois être parmi mon professeur chez mes enfants j'ai des gosses si vous tenez à la vie ». Le train est dégagé, lui permettant de poursuivre sa route.
Sous l'occupation, Yvonne de Komornicka s'investit auprès des prisonniers de guerre français. Au camp de Donop, elle met en place un système de ravitaillement. Elle utilise une voiture militaire allemande à cage fourragère pour transporter les légumes collectés auprès des maraîchers nancéiens, s'asseyant directement aux côtés du cocher allemand. À Nancy Thermal, où les autorités ont regroupé des blessés français sur de la paille après avoir vidé la piscine, elle seconde un lieutenant médecin après l'expulsion des religieuses. Elle y organise l'approvisionnement régulier en charbon, en lait, en légumes verts et en pommes de terre.
Parallèlement, elle instaure une filière d'évasion. Elle fournit de petites scies aux prisonniers pour écarter les barreaux de l'infirmerie donnant sur le parc. Les évadés sont temporairement cachés à son domicile derrière une armoire dissimulant une porte secrète. Sa fille cadette, Hélène, âgée de 15 ans, les escorte ensuite vers un commerce tenu par la femme d'un prisonnier pour l'élaboration de photographies nécessaires aux fausses pièces d'identité. Ces documents sont falsifiés à l'aide de tampons. Afin de compliquer les vérifications, elle leur attribue des lieux de naissance fictifs situés dans des zones sinistrées d'Afrique du Nord.
Ce réseau est mis en péril par l'indiscrétion d'une voisine qui réclame publiquement des vêtements d'hommes pour Yvonne de Komornicka dans une boulangerie. Avertie que sa maison est désormais sous surveillance, Yvonne organise son départ immédiat vers la zone libre.
L'exil et la restructuration en Vaucluse
Elle quitte Nancy avec ses filles et un enfant de huit ans originaire de Châteaurenard, qui lui a été confié pour le trajet. Ses meubles sont expédiés dans un conteneur de huit mètres cubes sous la mention « marchandises diverses ». Arrivée à Avignon en septembre 1941, elle récupère ses biens grâce à l'intervention d'un chef de gare qui lui alloue secrètement une partie d'un wagon militaire.
Sans domicile, elle apprend qu'une maison est en réfection au numéro 4 de l'avenue des Chalets. Elle interpelle le copropriétaire directement dans la rue. En lui présentant une médaille d'or offerte par les prisonniers évadés de Nancy, portant l'inscription « Ceux de Donop reconnaissants 1940, 41 », elle obtient un accord pour la location de la villa.
Elle est embauchée à la mairie d'Avignon comme agent d'enquête administrative pour l'assistance médicale gratuite au bureau de bienfaisance, futur bureau d'aide sociale. Cette position lui permet de circuler librement et d'entrer dans les domiciles. Elle s'illustre notamment en imposant l'hospitalisation à la clinique d'une réfugiée mosellane enceinte vivant dans des conditions d'entassement extrême, sauvant ainsi la mère et l'enfant d'un accouchement qui se présentait par le siège.
C'est par l'intermédiaire de cette famille qu'elle rencontre l'abbé Krebs, aumônier des réfugiés et premier chef du mouvement Combat dans le Vaucluse. Ce dernier vient régulièrement écouter Radio Londres chez Yvonne et l'introduit ensuite auprès du service social de la Résistance pour le Sud-Est.
La direction du mouvement Combat
À l'été 1942, les activités de l'abbé Krebs sont découvertes par l'archevêché. Gabriel de Llobet, archevêque d'Avignon, lui donne deux heures pour quitter la ville. Avant de partir, l'abbé Krebs confie la direction départementale du mouvement à Yvonne de Komornicka.
Malgré ses responsabilités de chef de famille, elle accepte de prendre en charge ce réseau naissant et adopte le pseudonyme de capitaine « Kleber », choisissant l'initiale K pour correspondre aux broderies de son linge personnel en cas de perquisition. Elle contacte immédiatement les instances militaires locales afin d'organiser la poursuite des activités clandestines.
En tant que responsable du recrutement, de l'organisation et de la propagande pour le mouvement Combat dans le Vaucluse, intégré à la région R2, elle centralise les actions. Au début de l'année 1943, elle rencontre Jean Moulin à la carrosserie Allignol. Ce dernier lui donne pour instruction de fédérer les différentes organisations au sein des Mouvements unis de la Résistance.
À la suite de cette directive, elle organise des réunions stratégiques entre les différents mouvements de la Résistance vauclusienne. Des réunions inter-mouvements clandestines se tiennent notamment dans des lieux discrets d'Avignon.
Son domicile d'Avignon sert de base opérationnelle. Des terrains de parachutage y sont étudiés avec Marc Mathey, membre de la Section Atterrissages Parachutages, ainsi qu'avec des responsables militaires de la Résistance.
Une logistique clandestine assurée par ses filles
L'action d'Yvonne de Komornicka repose en grande partie sur l'implication factuelle de ses trois filles : Christiane, Wanda et Hélène. Dès 1942, elles participent à la distribution de tracts et de journaux clandestins. Elles parcourent Avignon et le département à bicyclette, assurant des liaisons et transportant des messages.
Christiane sert d'agent de liaison et assure également le secrétariat de l'Armée Secrète de Vaucluse. Elle poursuit ensuite des missions de liaison entre le Vaucluse et d'autres secteurs de la Résistance, notamment sous les ordres de Max Juvénal.
Wanda prend en charge le service social de la Résistance dans le département. Elle coordonne l'aide financière et matérielle apportée aux familles de maquisards, de fusillés et de déportés. Son travail s'effectue sans distinction d'appartenance politique, au service des familles frappées par la répression.
Hélène, encore très jeune au début de la guerre, participe elle aussi aux activités clandestines, notamment à la diffusion de journaux et de tracts auprès des groupes de Résistance.
L'arrestation d'octobre 1943
La centralisation des activités expose inévitablement le réseau de commandement. En octobre 1943, la Gestapo intervient à la mairie d'Avignon et arrête Yvonne de Komornicka dans son bureau de l'aide sociale. Ce jour-là, elle se trouve dans son bureau lorsqu'on lui annonce la présence d'un agent de la Gestapo. Elle parvient à dissimuler un message compromettant et tente de préserver les personnes liées à son réseau.
Conduite par la Gestapo, elle est d'abord détenue à Avignon. Durant son absence, ses filles continuent la lutte clandestine, conformément aux consignes laissées par leur mère. Transférée ensuite à la prison des Baumettes à Marseille, elle subit les interrogatoires allemands. Elle est finalement déportée en Allemagne.
Le classement « NN » et l'enfer de Ravensbrück
À la suite de ces interrogatoires, Yvonne de Komornicka est déportée au camp de concentration de Ravensbrück, réservé aux femmes. Elle est classée « NN », pour « Nacht und Nebel », c'est-à-dire « Nuit et Brouillard », catégorie destinée aux prisonniers politiques dont la trace devait disparaître.
Les conditions matérielles de détention sont effroyables. Ravensbrück est surnommé « l'enfer des femmes ». Plus de 130 000 prisonnières y passent entre 1939 et 1945, et plusieurs dizaines de milliers y périssent. Yvonne pense qu'à cause du nom polonais de son mari, elle subit des expériences médicales nazies, les Polonaises étant utilisées comme matériau de laboratoire dans le camp. Elle survit à ces expérimentations et aux conditions extrêmes de la déportation.
En septembre 1944, elle est victime d'un empoisonnement au cardiazol. Elle témoigne avoir perdu connaissance après l'ingestion du produit. Sa survie tient à l'intervention d'une codétenue médecin, qui détecte encore un pouls alors qu'elle est dans un état critique.
Le rapatriement et le retour à Avignon
La libération des camps permet son rapatriement. Elle fait partie des femmes « NN » rapatriées par l'intermédiaire du comte Bernadotte et de la Croix-Rouge suédoise. Après un passage par la Suède, elle revient en France.
Le 14 juillet 1945, à l'hôtel Lutetia à Paris, établissement réquisitionné pour l'accueil des déportés rapatriés, Yvonne de Komornicka retrouve ses filles Christiane et Wanda. Elle pèse alors vingt-huit kilos.
De retour à Avignon, la réinsertion s'avère difficile. Épuisée par la déportation, elle ne cherche pas à occuper un rôle politique majeur. Elle souhaite avant tout reprendre une vie civile et subvenir aux besoins de ses enfants.
Son parcours est officiellement reconnu après la guerre. Elle reçoit la Croix de guerre avec palmes en 1946, puis la Légion d'honneur en 1948. Une rue d'Avignon porte son nom depuis septembre 1999, en hommage à son rôle central dans la Résistance vauclusienne.
Yvonne de Komornicka s'éteint à Avignon le 31 octobre 1994. Son témoignage est conservé aux Archives départementales de Vaucluse (1J346). Vous pouvez aussi y trouver les documents : 1J345.
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