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Portrait Avignon

Patrick Duval et Philip Devilledieu : les confidences des gardiens de la Rose d’Or

Le 11 octobre 2026, la Rose d’Or fêtera ses vingt ans à Avignon. Avec 110 troupes annoncées et un nouveau fil rouge, « Le Complot de la Louve », le rassemblement entend conjuguer retrouvailles et immersion dans l’histoire. Invités du Plateau de Mathilde, Patrick Duval et Philip Devilledieu reviennent sur les débuts de l’aventure, leur amitié et les coulisses de l’organisation. Ils évoquent aussi l’autofinancement, la transmission et les difficultés qui traversent les fêtes médiévales. Derrière les costumes et les combats, une même préoccupation : préserver l’esprit du rendez-vous tout en lui donnant les moyens de durer.
Mathilde Pallon·
La Rose d'Or fête ses 20 ans : les coulisses du grand rassemblement médiéval d'Avignon
Co-fondatrice, rédactrice et photographe
Mon œil de photographe capture ce que ma plume de journaliste raconte. Passionnée d'art et de culture, je traduis ma curiosité en récits, visuels ou écrits. Mon objectif : offrir un regard neuf sur mes sujets et partager le plaisir de la découverte d'une manière qui vous captive.

Un rassemblement de passionnés, un nom emprunté aux papes

« La Rose d’Or, c’est avant tout un rassemblement de passionnés », rappelle Patrick Duval. Sur la Barthelasse, des troupes de médiévistes installent leurs campements, chacune reconstituant une période de l’histoire à travers ses costumes et ses équipements. Pour Patrick et Philip, la rencontre entre compagnies reste au cœur de l’événement. Après la parade du samedi dans les rues d’Avignon, le site s’ouvre au public le dimanche. Des combats en armure au concours de cuisine médiévale, les visiteurs découvrent ce que les deux hommes appellent « l’histoire vivante ».

Le nom de la fête trouve, lui, son origine dans une récompense pontificale. Au XIVe siècle, explique Patrick, les papes décernaient chaque année deux distinctions à de grands seigneurs : une rose en or ornée de pierres précieuses et un ceinturon de cuir incrusté d’argent, accompagné d’un fourreau et d’une épée. « C’était des récompenses prestigieuses », souligne-t-il, les rapprochant d’une « Légion d’honneur de la papauté ». Il précise qu’un exemplaire de cette rose est conservé à Cluny. Ces distinctions ont donné leur nom à l’association de la Rose d’Or et du Ceinturon d’Argent ; le rassemblement a retenu celui de la rose. Un choix qui traduit l’ambition des fondateurs : mettre en lumière l’histoire pontificale d’Avignon et lui « redonner sa place de capitale historique, capitale médiévale ».

Une aventure née sur un coin de table

En 2006, au restaurant, Patrick Duval et Florent Leperc imaginent un rendez-vous réunissant les troupes de reconstitution du sud de la France. Trois semaines plus tard, 35 compagnies se retrouvent sur la Barthelasse. La Rose d’Or est née. Après des étapes à Castres et Montpellier, marquées par de fortes intempéries, le rassemblement s’ancre à Avignon sur un rythme biennal. Entre deux éditions, Montjoie-Saint-Denis permettait aux troupes de se retrouver sans public. Ce rendez-vous a été abandonné après le Covid, faute de parvenir à s’autofinancer.

Quelques années après la création, Philip prend la relève de Florent dans l’organisation. Sa relation avec Patrick avait pourtant commencé par une rivalité : tous deux vendaient du matériel destiné aux troupes médiévales. « On se fait la guerre ou on devient amis ? », finit par proposer Patrick. Ils choisissent l’amitié et partagent leurs déplacements et leur stand, chacun conservant son commerce. Armures et protections pour Patrick, cuir et accessoires pour Philip : leurs spécialités se complètent.

Leurs rôles sont aujourd’hui bien définis : rédactionnel et relations avec les collectivités pour Patrick ; marché, exposants et installation pour Philip. « Si je devais caricaturer, je dirais que je suis la tête, il est les bras et les jambes », résume le premier. Une image aussitôt complétée : « Et à deux, on est le cœur. »

Une indépendance qui se joue le dimanche

Autour du duo, environ 45 bénévoles constituent l’équipe de base, renforcée par les troupes. Installer les campements demande de composer avec les tentes, les feux, les engins de siège et les affinités entre compagnies. Une répartition par périodes permet aux visiteurs de repérer l’évolution des costumes et des équipements. À cela s’ajoutent 50 à 60 exposants, sélectionnés pour leur cohérence avec la manifestation. Après chaque édition, les retours des bénévoles alimentent la préparation de la suivante.

« Nous n’avons jamais voulu recevoir de subvention », affirme Patrick. Tous deux tiennent à conserver la maîtrise de l’événement, tout en soulignant leurs bonnes relations avec les municipalités successives. La Ville met notamment le terrain à leur disposition. Patrick rattache cette indépendance au souvenir d’une commémoration pontificale dont la dispersion des animations entre plusieurs quartiers avait, selon lui, affaibli la portée.

Les recettes des entrées, de la buvette et du marché doivent couvrir les frais et permettre d’engager les premières dépenses de l’édition suivante. L’équilibre reste fragile : « Tout se joue le dimanche. » Pour choisir le deuxième week-end d’octobre, Patrick raconte avoir comparé vingt années de données météorologiques. Cela n’écarte pas tous les imprévus : un rassemblement privé a dû être évacué en raison d’un risque de montée des eaux. Ces expériences nourrissent une conviction : développer des ressources propres peut aider d’autres festivals, sans nécessairement leur permettre de renoncer à toute subvention.

Se retrouver avant d’accueillir les visiteurs

Pourquoi ne pas ouvrir les campements au public tout le week-end ? Beaucoup de participants travaillent et prennent déjà une journée pour effectuer le trajet et s’installer. Une formule sur trois jours a été expérimentée, puis abandonnée, notamment à cause des difficultés de circulation des camions parmi les installations.

Mais l’explication tient aussi à l’esprit du rassemblement. Le vendredi soir et le samedi sont des moments d’échange entre compagnons parfois séparés toute l’année, mais aussi entre nouveaux responsables et anciens. La parade offre déjà un rendez-vous aux Avignonnais ; multiplier les animations en ville empiéterait sur ces retrouvailles.

Le dimanche, les reconstitutions vont de l’univers scandinave des IXe et Xe siècles aux XVe et XVIe siècles. Les organisateurs évoquent environ 4 500 visiteurs pour 1 200 personnes costumées. Cette forte présence des troupes favorise, selon eux, l’immersion. « Les gens, ils viennent pour rêver », estime Patrick : la découverte de l’histoire peut passer par une rencontre, une recette ou un récit, sans prendre la forme d’un cours.

« Le Complot de la Louve », des combats aux cuisines

Pour les vingt ans, Patrick a proposé de raconter l’histoire d’Isabelle de France, de son alliance avec Mortimer et de sa lutte contre Édouard II. Il en souligne la dimension romanesque et le lien avec les Rois maudits. « On la romance un petit peu, bien sûr », précise-t-il.

Des acteurs costumés incarneront les personnages. La bataille finale, qui réunit habituellement entre 100 et 200 combattants en armure, suivra cette fois un scénario évoquant les affrontements autour de Bristol.

Aux concours de tir à l’arc et aux duels s’ajoute une épreuve que Patrick aimerait davantage faire connaître : la cuisine médiévale. À partir d’une liste d’ingrédients, les candidats préparent sur leur campement une recette, si possible avec des ustensiles d’époque. Ils doivent ensuite la présenter et en expliquer les sources historiques.

Patrick siégera au jury aux côtés d’une autrice spécialisée ; des élus seront également invités à goûter les plats. Au-delà du trophée, il y voit « une émission de cuisine médiévale en direct ». Côté accueil, cinq points de restauration permettront de mieux répartir les visiteurs et de limiter les files d’attente.

Transmettre et préparer la relève

Patrick se souvient des débuts où costumes, équipements et tentes étaient largement fabriqués par les participants. « C’était Playmobil », dit-il de ces installations bricolées. Le matériel s’est amélioré, mais il redoute de voir les pionniers remplacés par des « consommateurs de médiévale », moins investis dans cette aventure collective.

Sur les manifestations auxquelles il participe, Philip observe une baisse de fréquentation, qu’il relie notamment aux contraintes financières et au coût des déplacements. Selon les deux organisateurs, les familles restent présentes, mais les 18-25 ans sont plus difficiles à toucher. La question se pose aussi dans le bénévolat : l’équipe continue de recruter, mais la plupart de ses membres ont entre quarante et soixante ans.

Patrick prolonge ce constat par une critique personnelle de l’enseignement de l’histoire, qu’il juge insuffisant pour transmettre des repères aux jeunes générations. Sa conviction tient dans une question : « Comment veux-tu savoir où tu vas si tu ne sais même pas d’où tu viens ? »

Fête historique ou fantastique : distinguer les propositions

Durant l’été, Philip a publié ses observations sur Facebook. Patrick a ensuite prolongé la réflexion. Ils s’inquiètent de la multiplication de petites manifestations, de la baisse d’activité des exposants et des mélanges entre histoire et fantastique. Selon eux, une fête organisée sans expérience ni cohérence peut décevoir les visiteurs et les détourner durablement de ces rendez-vous.

Leur position n’est pas un rejet du fantastique : ils soutiennent les associations qui assument cet univers. Ils demandent surtout des appellations claires, qui distinguent les fêtes historiques, consacrées à une période donnée, des manifestations tournées vers l’imaginaire. « Il faut que les gens sachent exactement où ils mettent les pieds », insiste Patrick.

Les pistes avancées sont concrètes : raconter une histoire, choisir un cadre adapté et se concerter sur les dates.  Ils veulent désormais ouvrir la discussion lors de la réunion des responsables de troupes du samedi matin. « On a constaté, mais on n’a pas les réponses. On espère qu’avec les échanges, on trouvera des solutions. »

Un patrimoine à faire vivre, un lieu à préserver

Leur souvenir le plus marquant est commun : l’entrée d’environ un millier de participants dans la Cour d’honneur du Palais des Papes. Débarrassée des installations de théâtre, elle avait accueilli les troupes avec leurs costumes, leurs bannières et leurs lances. « On a tous eu la chair de poule », raconte Patrick.

Cette émotion nourrit une revendication : sans contester l’utilisation du palais pour le Festival d’Avignon, ils souhaitent un démontage plus rapide des gradins. Leur maintien a, disent-ils, limité l’accueil des troupes lors de précédents rendez-vous d’octobre et empêche de découvrir pleinement le monument.

Plus largement, ils souhaitent mieux coordonner la mise en valeur du patrimoine d’Avignon et des communes voisines, en s’inspirant notamment des villes italiennes. Les échanges avec la nouvelle municipalité les encouragent. Patrick y voit un moyen de renforcer la fierté des habitants et de développer les activités touristiques locales, face aux transformations du travail qu’il anticipe avec l’intelligence artificielle.

La perspective d’un autre rendez-vous médiéval avignonnais lui inspire d’ailleurs cette formule : « Si Paris vaut bien une messe, Avignon vaut bien deux médiévales. »

Pour la Rose d’Or, l’avenir repose aussi sur la venue du public et la préservation du terrain. Les organisateurs remercient la Ville pour sa mise à disposition, mais décrivent un espace contraint par des aménagements successifs : conteneurs, piscine, ascenseur extérieur et digue. Ils reconnaissent les besoins des autres usagers, tout en demandant de conserver suffisamment d’espace pour les campements.

Une fête à vivre et à faire durer

Pourquoi venir célébrer les vingt ans de la Rose d’Or ? Pour Patrick, c’est d’abord une manière de soutenir un festival qui a su durer sans subvention : « Je crois qu’il faut continuer à l’aimer. » Philip met, lui, en avant l’expérience offerte aux visiteurs : « Pour moi, c’est le plus beau rassemblement de France, tout simplement. » La présence de nombreuses troupes permet cette « immersion totale » qu’il dit ne retrouver dans aucune autre fête. Au-delà des costumes et des campements, les deux hommes défendent aussi « un esprit d’amitié, de camaraderie, de complicité ». Une invitation à partager la fête autant qu’à faire durer l’aventure. Et vous, quel est votre programme pour dimanche prochain ?

Informations pratiques

Date : 11 octobre 2026 de 10h à 18h au centre de loisirs de la Barthelasse, Avignon.
Tarif du dimanche : 6 € - Gratuit pour les enfants jusqu’à 12 ans.
Parade : samedi 10 octobre - Départ à 14 h 30 devant l’Office de tourisme d’Avignon.
Remontée de la rue de la République jusqu’à la place du Palais des Papes.
Stationnement : Parking gratuit de l’île Piot, puis accès à pied au site.
Autre possibilité : les allées de l’Oulle, côté centre-ville.
Restauration : Cinq points de restauration sur place pour limiter les files d’attente.

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Article de : Mathilde Pallon

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