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Caroline Trocellier, primeur engagée : un métier de goût, de rigueur et de passion

Mathilde Pallon · 21 Septembre 2026 à 18h26
Primeur engagée, cofondatrice de Maison Ciboulette à Avignon, Caroline Trocellier évolue depuis une dizaine d’années dans la filière fruits et légumes. De la production aux grossistes, de la grande distribution à la boutique de quartier, elle a traversé plusieurs maillons d’un métier qu’elle défend aujourd’hui avec passion. Aux côtés de Mathilde Petrone, elle porte une maison devenue à la fois commerce de bouche, lieu de conseil, service de proximité et vitrine d’un savoir-faire encore trop peu reconnu. Concours, médaille, MOF, Interfel : portrait d’une professionnelle qui veut faire voir autrement le métier de primeur.
Co-fondatrice, rédactrice et photographe
Mon œil de photographe capture ce que ma plume de journaliste raconte. Passionnée d'art et de culture, je traduis ma curiosité en récits, visuels ou écrits. Mon objectif : offrir un regard neuf sur mes sujets et partager le plaisir de la découverte d'une manière qui vous captive.
De la canicule aux MOF : le quotidien d'une primeure engagée à Avignon

Un métier de goût, de sélection et de conseil

Quand on lui demande ce qu’est un primeur, Caroline Trocellier répond sans hésiter : « Un primeur, c’est un sélectionneur de saveurs. » Derrière cette formule, il y a tout un métier, souvent plus complexe qu’il n’y paraît. Il faut choisir les fruits et légumes auprès de producteurs ou de grossistes, les affiner, les présenter, les mettre en valeur, puis conseiller les clients.

Pour elle, tous les primeurs n’exercent pas exactement le même métier. Certains vont davantage travailler la découpe, d’autres la présentation, le conseil, la préparation ou le sourcing. « Tous les primeurs ont un métier différent, parce que c’est en fonction de leur appétence du produit », résume-t-elle.

Chez Caroline Trocellier, cette appétence est venue presque par hasard, avec un job étudiant. Puis le hasard est devenu chemin. Elle passe par la production, les grossistes, la grande distribution, avant de revenir au magasin. « Le contact avec le client, c’est très, très important pour moi », explique-t-elle. Ce retour vers la boutique dit beaucoup de sa manière de voir le métier : le produit compte, mais la relation aussi.

Ses différentes expériences lui ont permis de comprendre la filière dans son ensemble. « La filière fruits et légumes, elle est très riche. Il y a beaucoup d’opérateurs, mais tout le monde a son importance. » Caroline insiste sur un point : dans les discours, on entend souvent qu’il faudrait supprimer des intermédiaires. Pour elle, c’est plus compliqué que cela. Chaque maillon a un rôle, du producteur au transporteur, du grossiste au détaillant.

Maison Ciboulette, une aventure née d’un retour au produit

Avec Mathilde Petrone, l’histoire commence chez Créno. Mathilde est alors apprentie, plutôt aux achats ; Caroline est commerciale. Toutes deux travaillent dans un grand open space et parlent déjà, presque comme d’un rêve lointain, d’ouvrir un jour une boutique. Le souhait est simple : revenir au produit, mais aussi revenir au client.

Car dans le monde des grossistes, le rapport au produit est particulier. « On voit très peu les produits. On les voit le matin quand ils arrivent, mais c’est surtout par téléphone. C’est un peu la Bourse. On achète, on revend. » Toutes deux veulent autre chose : être « au plus près du produit et puis des clients ».

Le déclic arrive après le Covid. Caroline est partie en grande distribution, comme acheteuse chez Système U. Mathilde la rappelle : « Je pense que c’est le bon moment. J’ai peut-être trouvé un local. Il y a quelque chose à faire sur Avignon. » Et l’aventure commence.

Même le nom de la boutique raconte quelque chose de leur duo. Maison Ciboulette est d’abord un jeu de mots. Elles cherchaient une sonorité fraîche, souriante, un peu dans l’esprit d’un client qui s’appelait Fraise et Basilic. Ciboulette s’impose peu à peu. « Ça avait une consonance assez rigolote. Ça fait sourire. Et puis ça faisait Maison Ciboulette, M et C. Donc pour Mathilde et Caroline, c’était le bon nom au bon moment. »

Aujourd’hui, Maison Ciboulette est installée rue Joseph-Vernet, à Avignon. Caroline la définit comme « un primeur de quartier ». Fruits et légumes représentent environ 80 % de l’activité. À cela s’ajoutent un peu d’épicerie fine, sourcée dans un rayon d’environ 150 kilomètres, du vin local, du fromage avec la Maison Olivier, de la charcuterie avec la Maison Filière. Ces partenariats sont aussi nés d’une demande du quartier. « On a un quartier qui a une population un petit peu âgée et qui ne se déplaçait plus. Et puis on est un peu les derniers dans le quartier. »

La boutique propose aussi une partie traiteur : des plateaux pour les particuliers, dès deux personnes, mais aussi pour des événements pouvant aller jusqu’à 300 personnes. Et puis il y a la formation. Maison Ciboulette accueille des stagiaires, des personnes qui veulent découvrir le métier ou se former au commerce. Là encore, Caroline voit plus large que la simple vente : il s’agit aussi de transmettre.

À 4 heures du matin, le marché commence

Choisir les produits, chez Maison Ciboulette, c’est d’abord une affaire de saison, d’œil et de terrain. Plusieurs fois par semaine, Caroline et Mathilde se rendent au MIN de Cavaillon. « On fait un marché la nuit », sourit Caroline. Elles y vont vers 4 heures du matin, pour que les produits soient frais à l’ouverture de la boutique, entre 8 heures et 9 heures.

Sur place, elles retrouvent des grossistes, mais aussi beaucoup de producteurs. La première sélection se fait là, au plus près des arrivages. Il faut voir, toucher, comparer, sentir la saison. Mais il faut aussi proposer ce que le client ne trouvera pas partout. « On est des spécialistes. Donc on se doit d’avoir des produits qui ne vont pas être dans les rayons des supermarchés, et puis de faire redécouvrir des produits à nos clients. »

Leur travail se fait donc avec les producteurs, mais aussi avec les grossistes. Caroline y tient : les grossistes permettent d’apporter des produits de contre-saison, des produits exotiques, mais aussi des fruits ou légumes que l’on ne trouve pas toute l’année en région. Le chou-fleur, par exemple, peut venir de Bretagne ou du nord de la France selon les périodes. Pour elle, c’est la preuve que la filière doit fonctionner ensemble. « L’importance de la filière, c’est de travailler tous ensemble pour pouvoir proposer les meilleurs produits au meilleur moment. »

Au début du mois de septembre, le produit phare, c’est le raisin. Les pêches et nectarines sont encore là, mais sur la fin. « Là, on entre dans la période la plus pointue du raisin. » En boutique, Maison Ciboulette peut proposer plusieurs variétés, avec des goûts et des textures différentes. Les prunes sont aussi présentes, tandis que les courges et les choux annoncent doucement l’hiver. Mais Caroline le dit avec humour : « On essaye de faire traîner un peu. C’est la fin de l’été, c’est une saison un peu charnière. »

Le climat, les produits moins beaux et le rôle du primeur

L’été a aussi rappelé combien le fruit et le légume sont vivants. Les périodes de chaleur ont eu un impact important sur certaines productions. Caroline explique très simplement ce que la chaleur peut provoquer : « Ça fait ce qu’on va appeler fondre les fleurs. C’est-à-dire que les fleurs ne vont pas se transformer en fruits. » Les conséquences se voient souvent quinze, vingt ou trente jours après un pic de chaleur, avec un manque chez les producteurs.

Cette année, les tomates ont été particulièrement touchées, avec une hausse des prix dans les rayons. Mais pour Caroline, le rôle du primeur est aussi d’accompagner ces réalités. Il faut orienter les clients vers d’autres produits, aider les producteurs à vendre ce qui sort malgré tout des champs : des calibres plus petits, des tomates moins jolies, des produits qui se conserveront peut-être moins longtemps.

« Un produit moins beau ne veut pas forcément dire un produit moins bon », insiste-t-elle. Tout l’enjeu est d’expliquer. Le client ne veut pas acheter un kilo de tomates et en jeter une partie à la fin de la semaine. Le primeur doit donc dire les choses : si le produit est mûr, s’il se conserve moins, s’il faut revenir deux fois dans la semaine plutôt que tout acheter d’un coup. C’est aussi cela, vendre du vivant.

Un commerce de bouche qui fait revivre une rue

Maison Ciboulette ne se pense pas seulement comme une boutique. Rue Joseph-Vernet, Caroline et Mathilde participent à une dynamique de quartier. La rue, autrefois connue pour ses magasins de vêtements, compte aujourd’hui davantage d’agences immobilières. Caroline ne les oppose pas aux commerces de bouche, mais elle souligne leur différence : « Ce sont des commerces qui sont importants parce que ça évite d’avoir des vitrines vides. Mais ce ne sont pas des commerces qui sont dynamiques. »

Un primeur, lui, fait revenir les gens plusieurs fois par semaine. Il crée du passage. Un client qui vient acheter des fruits et légumes peut ensuite passer devant le traiteur libanais, regarder la vitrine de l’opticien, s’arrêter ailleurs. « C’est toute l’importance des commerces de bouche d’être répartis bien sur le territoire, de ne pas être tous au même endroit pour pouvoir créer ce passage. »

Cette place dans le quartier se traduit aussi par des services très concrets. Maison Ciboulette livre gratuitement les personnes âgées. « Le fruit et légumes, c’est très vite lourd », rappelle Caroline. Ces petits gestes contribuent à faire vivre la ville toute l’année, au-delà des grandes périodes d’animation. « Le Festival, c’est une super période, on l’adore et on l’attend tous, mais le reste de l’année, on est quand même là aussi. »

Des concours pour faire reconnaître un métier

Le 13 avril 2026, Caroline Trocellier et Mathilde Petrone ont obtenu à Toulouse la deuxième place du concours Générations Primeurs, le Meilleur Artisan Primeur de France 2026. Pour elles, cette reconnaissance compte d’autant plus qu’elles sont très impliquées dans la professionnalisation du métier.

Caroline le dit avec force : le primeur reste un métier trop peu visible. « C’est un commerce que tout le monde a l’habitude de fréquenter, mais que personne ne voit comme un vrai professionnel. » On parle souvent des pâtissiers, des charcutiers, des poissonniers. Beaucoup moins des primeurs. Pourtant, pour elle, tout part de là : « Si vous n’avez pas un bon fruit et légumes, vous n’avez pas un bon cuisinier. »

Participer à des concours, être vues, donner des interviews, faire parler du métier, c’est donc aussi une manière d’attirer des jeunes. Caroline veut montrer que ce métier est « jeune, dynamique » et qu’il offre beaucoup de possibilités. Elle rappelle d’ailleurs que tous les primeurs n’exercent pas de la même manière : certains développent le traiteur, d’autres la formation, d’autres encore la spécialisation produit. Le métier est plus vaste qu’il n’y paraît.

Le 14 juillet 2026, Maison Ciboulette reçoit aussi la médaille d’or de la Ville d’Avignon. Pour Caroline, c’est « une belle reconnaissance », surtout pour des commerçants qui ont parfois eu le sentiment d’être un peu délaissés. La médaille ne change pas tout, mais elle donne de la visibilité, rassure les clients et confirme que la boutique est là pour durer. « Cette médaille, c’est un peu la leur aussi. C’est vraiment pour tout le groupe. C’est pour l’équipe de la Maison Ciboulette, mais c’est aussi pour nos clients. »

Les récompenses, pour elle, ne sont pas seulement des trophées. Elles disent quelque chose de la solidité d’une entreprise, de son ancrage, de la confiance qu’elle inspire. Les clients, eux, sont fiers. Et cette fierté compte.

Interfel PACA, ou l’importance de faire filière

Caroline Trocellier est également administratrice d’Interfel PACA, le comité régional de l’interprofession des fruits et légumes. Là encore, le mot-clé est collectif. L’interprofession rassemble l’amont et l’aval : producteurs, expéditeurs, importateurs, grossistes, grande distribution, petits détaillants.

L’objectif est de travailler ensemble à l’image du fruit et légume, aux problématiques de production, de vente et de consommation. Caroline parle d’un cercle vertueux : « Si moi, détaillant, j’arrive à pousser mes consommateurs à consommer plus de fruits et légumes, c’est mon producteur, c’est mon transporteur, c’est toute la chaîne qui va en profiter. »

Elle regrette que l’on cherche trop souvent à opposer les acteurs de la filière : producteurs contre grande distribution, détaillants contre grossistes, questions de marge ou de prix. Pour elle, la réalité est plus simple et plus exigeante : « Il faut qu’on arrive à travailler tous ensemble. » Car au bout de la chaîne, le consommateur veut un bon produit. Et pour cela, il faut qu’il ait été bien produit, bien expédié, bien transporté et bien vendu.

Le MOF, une compétition vers l’excellence

Prochaine étape pour Caroline : la finale de la 28e édition du concours des Meilleurs Ouvriers de France, catégorie primeur. Une préparation au long cours. « Le concours se prépare pendant à peu près quatre ans, puisqu’il a lieu tous les quatre ans. » Mais pour elle, la préparation se fait surtout au quotidien. Dans sa boutique, elle essaie d’appliquer ce qu’elle fera au concours : rigueur, exigence, connaissance des produits.

Il y a aussi toute une culture personnelle à nourrir : apprendre sur les fruits et légumes, les modes de production, la découpe, les usages dans d’autres pays, les modes de consommation, les recettes des anciens. « C’est une préparation au jour le jour, et plus on s’entraîne, plus on s’améliore. »

Les épreuves qualificatives mêlent théorie et technique : QCM sur la botanique et la filière, préparation d’une planche, réglementation, pancartage, reconnaissance des produits. La finale, elle, durera six heures. Les candidats devront réaliser un étal et des préparations à base de fruits et légumes, autour d’un thème donné un mois avant.

Caroline tient à préciser que le MOF n’est pas une compétition contre les autres. Neuf finalistes peuvent très bien être titrés, ou seulement quelques-uns. Tout dépend du jury et du barème. « Ce n’est pas une compétition entre nous. C’est une compétition vers l’excellence et la rigueur du métier. »

Le titre, s’il arrive, ne changera pas Maison Ciboulette. Caroline est claire : « Ce n’est pas notre volonté avec Mathilde de changer la Maison Ciboulette. » Ce serait une reconnaissance personnelle, une fierté, une manière de légitimer un savoir-faire acquis au fil des années. Les résultats sont attendus en mai 2027.

Elle évoque aussi une autre reconnaissance reçue par Mathilde Petrone : le Rabelais des Jeunes Talents, un titre remis à de jeunes professionnels qui se démarquent dans leur métier et contribuent à le faire connaître. Là encore, il ne s’agit pas seulement de récompense individuelle, mais de visibilité pour toute une profession.

Le doute, la passion et l’envie de durer

Derrière les concours et les distinctions, Caroline ne cache pas la réalité du quotidien. Lancer un commerce demande énormément de travail. « On travaille plus de 60 heures par semaine. Actuellement, on se paye le SMIC, en toute transparence. » Les moments de doute existent, bien sûr. Ils font même partie du chemin. « On est toujours en doute permanent. C’est ça aussi qui nous fait avancer. »

Ce qui fait tenir, c’est la passion. Et le binôme. Les jours plus difficiles, il y a Mathilde, l’équipe, les clients, un sourire, un article, un titre, une reconnaissance. « La passion prend toujours le dessus », dit Caroline. Et quand la fatigue revient, un signe positif suffit parfois à relancer l’énergie.

Après le MOF, Caroline et Mathilde souhaitent ralentir un peu les concours, très chronophages, pour se recentrer sur la boutique. Elles veulent continuer à développer Maison Ciboulette, proposer davantage de services, livrer un peu plus loin dans l’intra-muros, développer des prestations, profiter aussi des travaux réalisés pour avoir un plus beau laboratoire. L’entreprise arrive dans sa cinquième année, une période charnière. « Maintenant, on est bien installées et il faut que ça dure. »

Maison Ciboulette est aussi présente en ligne, notamment sur Instagram, un média important pour elles. « On a un produit qui est très instagrammable », sourit Caroline. Les fruits, les légumes, les couleurs, les étals : tout cela se photographie, se partage, donne envie.

Et si l’on demande à Caroline son produit préféré à travailler, elle répond la banane. Pas forcément celui auquel on s’attend, mais un produit qu’elle aime pour sa simplicité, sa place dans le quotidien, son lien avec les enfants, sa polyvalence. Chez Maison Ciboulette, elles ne travaillent que des bananes françaises des Antilles. « C’est un produit qui est facile à consommer et souvent, c’est le premier produit que les enfants vont pouvoir consommer au quotidien. »

La banane, pour Caroline, raconte même quelque chose de la filière. Sans importateurs, pas de bananes. Or c’est l’un des fruits les plus consommés en France. Elle est simple, populaire, souple, joyeuse, facile à mettre en scène. « C’est toujours une animation dans la boutique de mettre en avant la banane. » Et forcément, conclut-elle dans un sourire : « Ça donne la banane. »

Informations pratiques

Maison Ciboulette
Rue Joseph-Vernet, Avignon intra-muros
Site : maisonciboulette.fr
Instagram : Maison Ciboulette

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Article de : Mathilde Pallon
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