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Laurent Rochut : « Le théâtre reste un des rares endroits où l’on peut encore relier les gens »

Jérôme Chaudier · 29 Juin 2026 à 23h29

Directeur des cinq Théâtres de la Factory à Avignon, Laurent Rochut est aussi adjoint au maire chargé du spectacle vivant et de l'éducation. À l’approche du Festival Off, il défend un modèle singulier : multiplier les lieux pour mieux soutenir les compagnies à l’année, préserver l’émergence et faire du théâtre un espace de débat, d’émotion et de lien social.

Rédacteur en chef et président
Jérôme Chaudier explore les coulisses culturelles et locales du Grand Avignon. Journaliste et développeur, il mêle passion du théâtre, regard critique et innovation numérique. Engagé auprès des artistes et du territoire, il défend une information libre, exigeante et proche des habitants comme des visiteurs.
Laurent Rochut : « Le théâtre reste un des rares endroits où l’on peut encore relier les gens »

À l’entendre, il faudrait presque croire à une capacité de clonage. Laurent Rochut dirige les cinq Théâtres de la Factory, coordonne une programmation dense pour le Festival Off, accueille des compagnies en résidence tout au long de l’année et assume désormais une fonction d’élu, comme adjoint au maire d’Avignon chargé du spectacle vivant et des écoles.

« Je vous assure, je suis tout seul, je n’ai pas de jumeau », sourit-il. Avant d’ajouter, mi-amusé, mi-sérieux : « Là, en ce moment, je n’ai jamais rêvé de technosciences ou de futurisme où on pourrait se cloner, mais ça commence à me travailler. »

Derrière la formule, il y a une réalité : Laurent Rochut avance sur plusieurs fronts à la fois. La Factory, les compagnies, la programmation, les résidences, les questions économiques du Off, mais aussi les écoles, les chantiers municipaux et les dossiers culturels de la ville. Un agenda chargé, qu’il dit tenir grâce à une organisation interne en cours d’évolution.

« J’ai la chance d’être bien secondé », explique-t-il, citant notamment Alice Dubois, appelée à prendre davantage de responsabilités administratives, ainsi que Nicolas Gouelle, à la direction technique. La Factory se réorganise pour que son fondateur puisse continuer à suivre la programmation du Off, tout en déléguant davantage l’accompagnement des résidences et une partie du suivi administratif.

Cinq lieux pour trouver une taille critique

Diriger cinq théâtres n’était pas, au départ, un objectif préconçu. C’est devenu une nécessité économique. Laurent Rochut le dit sans détour : l’accueil gratuit de compagnies en résidence toute l’année a un coût important, que les subventions ne couvrent pas entièrement.

La Factory reçoit environ 10 000 euros de la Ville et 7 000 euros du Département. Or, selon lui, ouvrir les lieux en résidence à l’année représente plutôt « entre 40 000 et 50 000 euros ». La différence est donc financée par l’activité du Festival Off.

« Quand j’avais uniquement Tomasi et le Théâtre de l’Oulle, je me mettais en danger », résume-t-il. « Je suis allé chercher ce qu’on appelle, en économie industrielle, une taille critique : la taille à partir de laquelle le modèle économique devient sécurisé et viable. »

Cette montée en puissance a permis à la Factory de constituer une palette de salles allant de 49 à 194 places, auxquelles s’ajoute le lieu Hors-Piste au collège Joseph-Vernet, avec son chapiteau d’environ 250 places. Pour les compagnies, l’intérêt est évident : chaque projet peut trouver un espace adapté à son budget, à son format, à sa distribution et à ses besoins techniques.

« J’arrive presque à donner aux compagnies du sur-mesure », explique Laurent Rochut. « En budget, en taille de plateau, en capacité d’accrochage de projecteurs. »

Une ligne artistique : parler d’aujourd’hui

Si chaque lieu a ses contraintes et ses usages, Laurent Rochut revendique une ligne commune pour l’ensemble de la Factory. Il ne s’agit pas seulement de remplir des salles, mais de défendre des spectacles qui interrogent le présent.

« Ce qui m’intéresse, ce sont des spectacles qui parlent d’aujourd’hui, de la société, plutôt que seulement de problèmes d’intimité », affirme-t-il. Même lorsqu’il programme des textes du répertoire, c’est parce qu’ils ont, selon lui, « encore quelque chose d’urgent à dire aujourd’hui ».

Le critère central reste donc le sujet. Une compagnie retient son attention lorsqu’elle « met le doigt sur un sujet de société fort » et, si possible, lorsqu’elle parvient à en rire. Pour Laurent Rochut, le rire partagé n’est pas un supplément léger : c’est une forme de désarmement.

« Quand, dans une salle, des gens arrivent à rire du même sujet, même si le sujet est polémique, je pense qu’on fait œuvre de paix », dit-il. « Nous sommes dans une société qui se tend, où les communautés ne se croisent plus. Le théâtre reste un des rares endroits où un PDG peut être assis à côté d’un ouvrier et où tous peuvent être émus, pleurer ou rire du même sujet. »

Cette vision donne à la Factory une identité assez nette : des spectacles ancrés dans le réel, souvent politiques au sens large, mais portés par une exigence de plateau, d’émotion et d’intelligence. Laurent Rochut revendique aussi une appétence pour les propositions « un peu punk », capables de prendre les sujets graves à revers.

Prendre plus de risques hors festival

La sélection des spectacles ne répond pas exactement aux mêmes critères pendant le Off et hors festival. En résidence, Laurent Rochut accepte davantage l’incertitude. Il peut accueillir une compagnie dont il n’a pas encore vu le travail, si le projet l’intéresse sur le papier ou si les créations précédentes l’ont convaincu.

Pendant le Off, la responsabilité est différente. « L’été, on passe un peu le bac quand on est programmateur », estime-t-il. « Est-ce qu’on est bon sur la prescription ? Est-ce qu’on est bon sur le repérage ? On a un peu moins le droit à l’erreur. »

Cette tension entre exigence artistique et risque économique traverse tout le Festival Off. Pour Laurent Rochut, le modèle a profondément changé. Les compagnies ne viennent plus seulement parce qu’elles savent qu’elles vont amortir leur venue par une tournée. Elles viennent parce qu’Avignon reste l’un des rares endroits où un spectacle peut encore provoquer une diffusion massive.

Il parle d’un « phénomène casino ». « Les compagnies misent sur le rouge. Elles savent que huit spectacles sur dix feront très peu de dates derrière, mais deux peuvent en faire 90, 100 ou 110. Et il n’y a aucune autre chance de faire 100 dates qu’en venant faire le Off. »

Le constat est dur : le Off reste indispensable, mais il devient de plus en plus coûteux et incertain. Le logement, en particulier, est devenu l’un des principaux points de fragilité. Laurent Rochut évoque une hausse très forte des loyers sur dix ans, supérieure à l’inflation, et des conditions d’hébergement parfois indignes pour les artistes.

« Le coût de l’hébergement est en train de rentrer en concurrence avec le coût des créneaux », résume-t-il. « Pour les compagnies, la barrière à l’entrée devient de plus en plus élevée. »

L’émergence comme responsabilité

Dans ce contexte, la Factory cherche à maintenir des dispositifs d’accès pour les jeunes compagnies. Aux Antonins, Laurent Rochut a mis en place quatre demi-créneaux offerts chaque année à des compagnies qui n’ont jamais fait le Off. Elles ne paient pas de loyer et conservent leur billetterie.

Un des spectacles est soutenu en association avec la Fabrique Drama Queen, qui accompagne en plus financièrement la compagnie sélectionnée. Cette année, le projet retenu est Heal The World, que Laurent Rochut décrit comme pleinement cohérent avec la ligne de la Factory.

Ce spectacle, selon lui, interroge le « charity business », la bonne conscience médiatique et la mise en scène de la générosité. « Ils prennent le sérieux des problèmes d’actualité à revers, en le tournant en dérision ou en le désacralisant. On est exactement à cet endroit-là », explique-t-il.

Pour lui, un tremplin ne sert pas seulement à donner une scène. Il doit permettre une première expérience avignonnaise, des rencontres professionnelles, un accès au public et, si possible, une entrée dans un parcours de diffusion.

Une double casquette sous vigilance

La nomination de Laurent Rochut comme adjoint au maire chargé du spectacle vivant et des écoles pose naturellement la question de la frontière entre ses responsabilités publiques et son rôle de directeur de théâtre. Il assure vouloir la rendre aussi nette que possible.

Il rappelle d’abord que la Factory fait partie, selon lui, des acteurs culturels les moins soutenus financièrement par la Ville. Il annonce aussi un engagement clair : ne pas demander d’augmentation de la subvention municipale de fonctionnement de la Factory pendant les sept années à venir.

« Je m’engage à ne pas solliciter un euro de plus », affirme-t-il. Et lorsqu’un vote ou une décision pourrait concerner la Factory, il assure qu’il se déportera systématiquement.

« Je ne participerai ni à l’étude des dossiers ni aux votes quand il y aura le moindre risque que je sois concerné ou que la Factory ait un intérêt », précise-t-il.

Cette vigilance vaut aussi pour les projets qu’il souhaite porter à l’échelle de la ville. Laurent Rochut défend notamment l’idée d’un guichet de soutien aux résidences à l’année, ouvert à l’ensemble des lieux permanents d’Avignon et confié à un tiers de confiance. Les compagnies sélectionnées pourraient choisir le théâtre le plus adapté à leur projet, tandis que les lieux seraient indemnisés sur la base de leurs charges fixes.

L’objectif est plus large qu’une aide ponctuelle : faire d’Avignon un véritable territoire de résidence, au-delà du seul mois de juillet.

Faire d’Avignon un territoire de création à l’année

Pour Laurent Rochut, Avignon dispose d’un potentiel encore sous-exploité. La ville concentre des lieux, des artistes, des techniciens, des savoir-faire et une mémoire théâtrale unique. Mais cette énergie reste trop souvent concentrée sur le temps du festival.

Il imagine un écosystème plus continu : plusieurs résidences en même temps, toute l’année, des collaborations avec les écoles, les collèges et les lycées, une économie locale autour des décors, des costumes, de la vidéo, du son et des métiers techniques. Il évoque également des discussions autour d’une ressourcerie de décors, en lien avec l’Opéra et le Grand Avignon.

Son projet repose sur trois axes : soutenir les résidences, remettre la Ville au cœur de la saison culturelle d’art vivant, et développer davantage de médiation culturelle. Il aimerait notamment que le théâtre Benoît-XII puisse devenir un outil commun, permettant aux différents lieux avignonnais de porter ensemble des spectacles plus ambitieux que leurs jauges habituelles ne permettent pas toujours d’accueillir.

Il sait toutefois que ces projets ne se feront pas immédiatement. Il évoque un horizon de deux à trois ans, avec une première étape possible autour de 2027 ou 2028.

Le spectacle idéal : intelligence et émotion

Quand on lui demande ce qu’est un spectacle réussi, Laurent Rochut répond sans détour : c’est un équilibre. Ni pur divertissement émotionnel, ni démonstration intellectuelle froide.

« Pour moi, un spectacle réussi, c’est celui qui trouve le parfait équilibre entre l’intelligence et l’émotion », dit-il. « En sortant, on doit avoir été chamboulé intellectuellement, sentir qu’une petite graine a été mise quelque part, mais aussi avoir été touché. »

C’est cette ligne de crête qu’il cherche à défendre avec la Factory : des spectacles qui pensent sans se dessécher, qui émeuvent sans flatter, qui font rire sans esquiver la complexité.

Et pour la suite ? Laurent Rochut aimerait développer davantage de lieux fonctionnant en coréalisation, sans minimum garanti, notamment pour accompagner l’émergence. Hors-Piste, au collège Joseph-Vernet, lui a donné un modèle qu’il aimerait pouvoir étendre : mutualiser les risques, accompagner les compagnies dans la durée, peut-être aller jusqu’à la coproduction et à la diffusion.

Il reconnaît avoir « un ou deux lieux en vue », sans vouloir en dire davantage. Une prudence rare chez un homme qui semble avoir toujours plusieurs projets d’avance.

Reste cette conviction centrale : le théâtre n’est pas seulement un lieu de représentation. C’est un espace où une ville se regarde, se dispute parfois, mais peut encore faire société.

« Quand une pièce est bien faite, qu’elle désarme un sujet ou qu’elle ouvre des portes vers une autre façon de penser le monde, on fait œuvre de civilisation », estime Laurent Rochut.

Dans une ville où le théâtre est à la fois patrimoine, économie, bataille culturelle et promesse de rencontre, la Factory cherche à occuper une place singulière : celle d’un réseau de lieux capable d’accueillir, de risquer, de produire du lien et de défendre une parole artistique ancrée dans le présent.

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Article de : Jérôme Chaudier
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