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vendredi 17 juillet 2026
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Flore Vasseur : « L’intelligence artificielle n’est que l’avatar actuel d’une longue emprise »

Jérôme Chaudier · 17 Juillet 2026 à 12h37
À la sortie de la pièce Rencontre avec Snowden, Flore Vasseur revient sur l’émotion de voir une partie de son histoire portée à la scène. Face à nous, elle évoque Edward Snowden, Aaron Swartz, l’emprise croissante des technologies numériques, la dépendance européenne et les limites matérielles de l’intelligence artificielle. Malgré la dureté du constat, une conviction demeure : lorsque la victoire paraît incertaine, résister reste une affaire de dignité.
Rédacteur en chef et président
Jérôme Chaudier explore les coulisses culturelles et locales du Grand Avignon. Journaliste et développeur, il mêle passion du théâtre, regard critique et innovation numérique. Engagé auprès des artistes et du territoire, il défend une information libre, exigeante et proche des habitants comme des visiteurs.
Flore Vasseur : « L’intelligence artificielle n’est que l’avatar actuel d’une longue emprise »

Voir sa propre histoire devenir une œuvre théâtrale provoque une émotion particulière. À la sortie de Rencontre avec Snowden, Flore Vasseur parle d’une expérience « douce-amère ».

La pièce la confronte à son parcours, mais aussi à des épisodes difficiles de sa vie.

« Bien sûr, il y a toute la partie un peu égotique où l’on se revoit. Et puis il y a des moments qui ne sont pas très simples dans ma vie, qui sont aussi décrits. »

Le spectacle ravive surtout le souvenir de combats qui lui sont restés proches.

« Je revisite des combats que l’on a plus ou moins perdus. Il y a le 11 Septembre, les révélations de Snowden, la façon dont la technologie a broyé nos vies, le décès d’Aaron Swartz. »

Ces sujets ne sont pas abstraits pour elle. Ils sont liés à des personnes qu’elle a connues et avec lesquelles elle a tenté d’alerter.

« Ce sont des gens que j’ai aimés, avec lesquels j’ai travaillé, avec lesquels j’ai essayé, moi aussi, de prévenir. »

« Cette pièce les rend vivants »

La douleur n’efface pas la force du spectacle. Flore Vasseur insiste sur l’énergie de la scène et l’engagement des comédiens.

« Cette pièce les rend vivants. La salle était pleine, il y avait de la vitalité, ça bougeait, les acteurs étaient vraiment dedans. C’est beau. »

Cette vitalité rend l’expérience plus forte encore. Elle fait revenir, le temps de la représentation, des figures et des combats qui appartiennent déjà à l’histoire.

« C’est aussi triste parce que ces gens ont disparu. »

À travers cette matière intime, Rencontre avec Snowden renvoie à une époque où les outils numériques se sont installés dans la vie quotidienne sans véritable débat sur leurs conséquences.

L’intelligence artificielle comme prolongement d’une emprise

Pour Flore Vasseur, l’intelligence artificielle ne marque pas une rupture totale. Elle prolonge un mouvement plus ancien.

« En Europe, on n’a pas de souveraineté numérique. Un nouvel outil arrive avec l’intelligence artificielle. Il est essentiellement américain ou chinois et promet de nous faciliter la vie. »

Cette promesse trouve un terrain favorable dans une société qui a fait du confort une priorité.

« Cela fait trente ans que l’on ne vise que notre confort. Les gens vont adopter ces outils massivement sans se demander ce qu’ils retirent à leur autonomie, à leur capacité de penser par eux-mêmes, de créer, d’imaginer ou de converser. »

Le problème, selon elle, ne tient donc pas seulement à la puissance de la technologie. Il tient à la place qu’on lui abandonne.

« C’est un outil hyper invasif, qui va nous engluer un peu plus dans cette perte de capacité à penser par nous-mêmes. »

L’intelligence artificielle apparaît alors comme la forme actuelle d’un phénomène plus large.

« L’IA n’est que l’outil actuel, l’arme actuelle ou l’avatar actuel de cette longue emprise. »

Une Europe toujours dépendante

Au cours de l’entretien, nous évoquons l’AI Act et les hésitations déjà perceptibles autour de son application.

Flore Vasseur replace aussitôt cette question dans un rapport de force mondial. Pour elle, l’Europe ne dispose pas encore d’une puissance technologique capable de rivaliser avec les États-Unis ou la Chine.

« La technologie que nous utilisons est fabriquée à partir de nombreux composants, mais elle reste d’obédience américaine ou chinoise. Elle n’est pas européenne. »

Cette dépendance concerne les outils, les plateformes et les infrastructures qui organisent désormais une grande partie de nos usages.

Elle cite toutefois certaines initiatives publiques françaises destinées à proposer des services de messagerie, de traitement de texte ou de travail collaboratif.

« Il y a aussi cela à faire : sortir des outils américains et récupérer un peu de souveraineté. »

La souveraineté numérique ne peut donc pas se limiter à la régulation. Elle suppose aussi de produire ses propres outils.

Quand l’IA se heurte à la matière

Les limites les plus concrètes au développement de l’intelligence artificielle pourraient ne pas venir du droit. Elles pourraient venir des ressources disponibles.

Flore Vasseur en distingue deux : les matériaux nécessaires aux équipements, puis l’énergie indispensable aux infrastructures.

« Il y a la composante matérielle, avec la question des métaux rares, des puces et des composants. La deuxième limite, c’est l’énergie. »

Cette contrainte impose déjà des choix.

« Est-ce qu’on utilise l’énergie pour refroidir des hôpitaux et permettre la climatisation dans les services de soins, ou est-ce qu’on l’utilise pour refroidir des serveurs afin que l’intelligence artificielle puisse tourner ? »

Pour Flore Vasseur, cette question n’appartient plus au futur. Aux États-Unis, des oppositions aux centres de données émergent déjà en raison de leur consommation d’eau et d’électricité.

« À un moment, on va se heurter à la matière. »

Le confort comme impasse

Cette confrontation avec les limites physiques dépasse largement l’intelligence artificielle.

Flore Vasseur relie la croissance des infrastructures numériques aux canicules et à l’usage massif de la climatisation.

« On voit le volume d’énergie absorbé par les climatiseurs et le volume d’eau nécessaire pour refroidir tout le monde. On commence à comprendre que notre stratégie de choix permanent du confort est un choix de mort. »

La formule est brutale. Elle vise un modèle fondé sur la facilité immédiate et sur l’augmentation continue des besoins.

« Cela touche tous les pans de notre vie. Cela se voit dans la technologie, dans le climat, dans les droits sociaux et dans les injustices. »

À ses yeux, ces crises relèvent d’un même refus des limites.

« À chaque fois, c’est la même réalité : on se fait rattraper par la matière. »

« Le gouvernement américain m’a toujours fait peur »

Nous l’interrogeons ensuite sur Donald Trump et sur le pouvoir américain.

Flore Vasseur rappelle que son inquiétude ne date pas de son arrivée au pouvoir.

« Le gouvernement américain m’a toujours fait peur. Cette pièce essaie d’en parler. »

Elle refuse notamment d’opposer trop simplement Donald Trump à Barack Obama.

« On a beaucoup mis Barack Obama sur un piédestal. Mais Barack Obama a été terrible avec les lanceurs d’alerte. »

Elle fait référence aux poursuites menées sous sa présidence contre plusieurs figures engagées dans la défense des libertés numériques.

Trump lui paraît néanmoins particulièrement inquiétant, parce qu’il exprime sans détour ce que d’autres formulaient avec davantage de retenue.

« La grande vertu de Trump, c’est que tout est sur la table : la stratégie mondiale américaine, sa prédation et sa conviction d’être au-dessus des autres. »

Elle le décrit comme « hors de contrôle et effrayant », mais refuse d’en faire un accident isolé.

« Cela fait longtemps que l’on a pris cette tangente. Cela fait longtemps que l’on fabrique ces monstres. »

Une puissance ancienne

Flore Vasseur inscrit cette domination dans une histoire plus longue.

Elle évoque notamment Les Confessions d’un assassin financier, de John Perkins. Le livre décrit la manière dont certains pays ont été placés sous dépendance économique par la dette et par de grands projets présentés comme des instruments de développement.

« La finance est au service du gouvernement américain depuis des décennies. La publicité aussi. »

Selon elle, cette domination a longtemps été acceptée parce qu’elle s’accompagnait d’un récit séduisant sur le progrès.

« Cela fait longtemps que l’on a accepté cette histoire, que l’on s’est dit que c’était joli et sympathique. Mais, en réalité, on est les dindons de la farce. »

Le moment politique actuel ne ferait donc pas apparaître une logique nouvelle. Il la rendrait simplement plus visible.

Peut-on encore se réveiller ?

Face à ce constat, nous lui demandons s’il est encore possible d’agir ou s’il est déjà trop tard.

Flore Vasseur refuse de conclure à l’impuissance.

« Je pense qu’il est impossible de dire que c’est trop tard. Quand bien même on n’arrêterait pas le mouvement, il reste la question de la dignité personnelle. »

Elle ne prétend pas que les résistances actuelles suffiront à transformer le monde. Elles définissent pourtant la manière dont chacun choisit de s’y tenir.

« Je ne dis pas que l’on va sauver le monde, je n’en sais rien. Mais j’ai des enfants et j’ai envie de leur montrer comment on peut essayer de le réparer. »

Agir malgré tout

Flore Vasseur établit alors un parallèle avec le film consacré à Charles de Gaulle, évoqué au cours de l’entretien.

Elle retient ces moments où certains décident d’agir alors que tout semble déjà perdu.

« Tout le monde lui dit que c’est mort, qu’il va mourir. Ils l’ont quand même fait et cela a retourné la situation. »

Cette référence lui permet de rappeler que les retournements historiques tiennent parfois à ceux qui refusent d’accepter la défaite comme une évidence.

« On peut avoir mille raisons de se dire que cela ne sert à rien et qu’il vaut mieux rester chez soi avec sa climatisation. Mais c’est une question de dignité personnelle. »

La dignité comme dernier recours

Cette capacité à résister n’appartient, selon Flore Vasseur, à aucune catégorie particulière.

« Il n’y a pas de métier qui forme à cela, pas de classe sociale, pas de religion. C’est quelque chose qui vous traverse et qui vous oblige à réinterroger votre position d’être humain dans ce contexte-là. »

C’est aussi, à ses yeux, le sujet profond de Rencontre avec Snowden.

La pièce ne parle pas seulement de surveillance ou de pouvoir. Elle pose une question plus directe : que reste-t-il à chacun lorsque l’issue paraît déjà écrite ?

Pour Flore Vasseur, la réponse tient dans cette capacité à ne pas céder entièrement.

« Même si nous ne sauvons pas le monde, il reste la question de notre dignité. »

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Article de : Jérôme Chaudier
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