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Critique Théâtre
Ça c'est la prohibition de Lucie Gaillard et Raphaël Manier : notre avis
Les spectacles à ne pas manquer
En revisitant l’Amérique clandestine des années vingt, les auteurs Lucie Gaillard et Raphaël Manier signent une fresque théâtrale d’une belle générosité. Entre reconstitution historique, humour burlesque et romance sur fond de contrebande, ce spectacle emporte le public au cœur d’un Chicago nocturne. Une proposition rythmée qui utilise le rire comme un rempart contre la tragédie.
Rédacteur en chef et président
Jérôme Chaudier explore les coulisses culturelles et locales du Grand Avignon. Journaliste et développeur, il mêle passion du théâtre, regard critique et innovation numérique.
Le voyage commence avant même que les lumières de la salle ne s’éteignent. Dès l’entrée des spectateurs, les comédiens déambulent dans les rangs pour distribuer un ultime réconfort, le fameux dernier verre avant la mise en place de la prohibition. Ce préambule immersif installe une complicité immédiate avec l’auditoire, rapidement prolongée par la projection d’images d’archives en noir et blanc retraçant le vote historique de la loi sèche. L’Histoire est en marche, mais la fiction la rattrape rapidement pour nous projeter quelques années plus tard, en 1927, dans un Chicago aux mains du crime organisé.
Le récit suit la trajectoire de Ginette, une jeune femme contrainte à la prostitution pour survivre dans cet univers impitoyable. Pour s’extraire de cette condition marquée par la violence des maisons closes, elle accepte une mission périlleuse, celle d’infiltrer un bar clandestin suspecté de ravitailler les réseaux d’Al Capone. C’est dans ce repaire de contrebande qu’elle croise la route de George, une autre âme solitaire.
Du burlesque au cœur des bas-fonds
La grande réussite de la mise en scène de Lucie Gaillard réside dans son refus du misérabilisme. Pour aborder des thématiques aussi lourdes que la prostitution ou la criminalité d’État, la compagnie fait le choix du divertissement populaire et du comique de situation. Le bureau de la brigade des mœurs devient ainsi le théâtre de gags visuels irrésistibles, à l’image de cette dispute muette entre deux agents se disputant une clé minuscule.
La pièce multiplie les hommages aux divertissements de l’époque, entraînant les personnages dans la fièvre des marathons de danse typiques des années folles, avant de transformer le plateau en salle de cinéma diffusant les chefs-d’œuvre de Laurel et Hardy. Cette légèreté salvatrice est régulièrement bousculée par l’irruption de deux comédiens qui interrompent le cours de la représentation, apportant une dimension méta-théâtrale particulièrement savourée par le public.
Une politesse du désespoir
Loin de tourner le drame en dérision, ce recours au burlesque fonctionne comme une politesse du désespoir. Face à des policiers dépeints comme des figures maladroites, rappelant inévitablement les Dupond et Dupont de la bande dessinée, la menace incarnée par Al Capone n’en demeure pas moins réelle. La mise en scène utilise d’ailleurs la machine à fumée avec une belle acuité pour matérialiser la peur et la violence physique qui rôdent autour du bar clandestin.
Au milieu de ce chaos visuel et sonore, l’histoire d’amour entre Ginette et George apporte la touche d’humanité indispensable à la pièce. C’est le cœur battant du spectacle : comment s’aimer et se faire confiance lorsque la trahison est une question de survie ? Porté par une distribution investie (Robin Havard, Bryan Schmitt aux côtés des deux auteurs), le spectacle captive au point de faire oublier le temps. Le spectateur se retrouve totalement absorbé par l’intrigue, abandonnant ses postures d’observateur pour vibrer avec les personnages. Une très belle surprise du Off.
Ça, c'est la prohibition
auteur⸱ices
« Entre Gatsby, les Incorruptibles et Laurel & Hardy : une ode brûlante aux années folles sur fond de speakeasy »
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