Critique Théâtre

« Le Monte-plats » par Édouard Dossetto : quand Harold Pinter annonce l’univers de Tarantino

Par Jérôme Chaudier · 17 Juillet 2026 à 14h11
Le Monte-plat

En choisissant de monter Le Monte-plats, œuvre de jeunesse emblématique du dramaturge britannique Harold Pinter, Édouard Dossetto adopte un parti pris réjouissant. En accentuant la théâtralité absurde, la banalisation de la violence et la tension contenue dans les dialogues, il fait apparaître ce huis clos comme un ancêtre direct du cinéma de Quentin Tarantino. Une proposition sobre et maîtrisée, portée par un duo de comédiens dont les oppositions nourrissent autant le comique que la menace.

Jérôme Chaudier

Rédacteur en chef et président

Jérôme Chaudier explore les coulisses culturelles et locales du Grand Avignon. Journaliste et développeur, il mêle passion du théâtre, regard critique et innovation numérique.

Le spectacle s’ouvre sur une complicité immédiate avec le public du Festival Off. Lors de l’entrée en salle, un premier comédien est déjà présent sur le plateau, installé dans une attente pesante. Lorsque son partenaire le rejoint, une discussion s’engage pour savoir s’il était parti flyer ou tracter dans les rues d’Avignon.

Le jeu est suffisamment naturel pour laisser planer un doute : la représentation a-t-elle déjà commencé ou assiste-t-on simplement à un échange improvisé entre comédiens ? Ce flottement enrichit l’entrée dans la pièce. Le clin d’œil au contexte du Off ne retarde pas le texte de Pinter, il prépare au contraire le spectateur à un univers où le quotidien le plus banal peut soudain devenir matière théâtrale.

Nous sommes dans un sous-sol anonyme. Ben et Gus sont deux tueurs à gages en mission. Ils attendent leur cible. Mais tandis que le piège se referme progressivement, ces professionnels du crime trompent l’ennui en s’écharpant sur des détails insignifiants, en commentant des faits divers ou en cherchant désespérément de quoi fumer. La violence n’est jamais loin, mais elle se trouve constamment recouverte par la trivialité de leurs préoccupations.

De l’absurde de Pinter au cynisme de Pulp Fiction

La mise en scène assume pleinement la filiation avec l’univers de Quentin Tarantino. Elle ne repose pas seulement sur la présence de deux tueurs bavards. Elle se construit aussi dans la tension créée par les digressions, dans la banalisation de la violence et dans le contraste permanent entre le langage quotidien et la menace mortelle.

Les lectures de morceaux d’actualité participent à ce décalage. Les deux hommes évoquent des faits parfois brutaux avec la distance distraite de ceux qui n’y voient qu’un sujet de conversation parmi d’autres. La violence est intégrée à leur quotidien, presque vidée de sa gravité, jusqu’au moment où un événement dérisoire suffit à rappeler qu’ils restent des professionnels du meurtre.

La réception d’une enveloppe contenant de longues allumettes illustre parfaitement ce mécanisme. Les deux personnages s’interrogent sur leur utilité et spéculent. Puis, au moindre signe inquiétant, ils dégainent leurs armes en un instant. Le passage de la discussion absurde à la menace armée se produit sans rupture, comme si ces deux registres appartenaient naturellement au même monde.

L’attente devient ainsi le véritable moteur dramatique du spectacle. Plus rien ne semble avancer, mais chaque silence et chaque ordre venu de l’extérieur modifie la relation entre les deux hommes. Le dialogue ne sert pas seulement à combler le vide. Il devient un espace de domination et de négociation du pouvoir.

Deux corps, deux rapports au pouvoir

Pablo Eugène Chevalier compose un Gus paresseux et volontiers abruti. Affalé sur le matelas, peu disposé à bouger, occupé à chercher des cigarettes ou à formuler des questions parfois absurdes, il semble constamment en retard sur ce qui se joue. Son corps relâché traduit son absence de discipline autant que son malaise face à une situation qu’il ne maîtrise pas.

Mais cette apparente passivité ne signifie pas qu’il accepte totalement sa position de subalterne. Gus tente régulièrement de reprendre la main. Il questionne les ordres et tente de faire vaciller l’autorité de son partenaire. Ses digressions deviennent une manière maladroite de récupérer une part du pouvoir que Ben exerce sur lui.

Face à lui, Alex Dey campe un Ben froid et ordonné. Sa tenue, sa posture et son économie de mouvements contrastent avec le relâchement de Gus. Il incarne le protocole et l’obéissance à une hiérarchie invisible. Là où Gus occupe l’espace par son désordre, Ben tente de le contrôler par la retenue.

Cette opposition donne toute sa force au duo. La complicité des interprètes ne repose pas sur une harmonie, mais sur une friction constante. Leur rapport de force circule dans chaque échange, jusque dans les conversations les plus insignifiantes.

Une sobriété scénique au service du suspense

Édouard Dossetto fait le choix d’une grande économie de moyens visuels. Un matelas jeté sur un côté, un lit d’appoint installé à l’opposé, un mur de fond et une glace dissimulant les toilettes suffisent à dessiner une planque austère.

Les silences, travaillés comme dans un western, deviennent aussi importants que les répliques. Ils ne suspendent pas le rythme comique, ils lui donnent de l’air et permettent à la menace de s’installer. La tension ne vient pas d’une rupture brutale avec l’humour, mais de la possibilité permanente que celui-ci bascule dans la violence.

Le spectateur, enfermé dans cette planque avec les deux hommes, finit lui aussi par guetter le moindre mouvement du monte-plats. Sans trahir la trajectoire ni le dénouement de la pièce, cette création transforme le texte de Pinter en un thriller théâtral moderne et accessible. La référence à Tarantino ne lui est pas plaquée artificiellement : elle est assumée par la direction d’acteurs, le traitement du rythme, la place donnée aux digressions et le surgissement soudain de la violence.

En faisant de l’attente un champ de bataille et de la conversation quotidienne un instrument de domination, Édouard Dossetto révèle toute la modernité du Monte-plats. Un spectacle divertissant, rigoureux et suffisamment inquiétant pour rappeler que, chez Pinter comme chez Tarantino, les échanges les plus anodins sont souvent ceux qui précèdent le pire.

Affiche LE MONTE-PLATS
🎭 Festival OFF 2026 · Théâtre

LE MONTE-PLATS

📍 Albatros théâtre
🕘 10:30
📅 Du 4 juil. au 25 juil. (22 représentations)
⏱️ 1h05
👥 Tout public
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Critique rédigée par Jérôme Chaudier
17 Juillet 2026 à 14h11

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