🔦 En lumière
Critique Théâtre
Le voyage d'Alice en Suisse de Compagnie Esbaudie : notre avis
Les spectacles à ne pas manquer
Noble est le théâtre lorsqu’il permet d’éclairer l’actualité sans parti pris ni vocation persuasive. Sur un sujet aussi complexe que l’euthanasie et dans un contexte législatif explosif, « Le voyage d’Alice en Suisse » nous permet de prendre un indispensable recul. Confronté à la réalité de ce que peut vivre une personne souffrante, le spectateur est forcé d’étudier la meilleure réponse à apporter à ces situations humainement dramatiques. Le théâtre se transforme alors en lieu de prise de conscience collective, où le citoyen saisit enfin la mesure de ce qui se joue actuellement.
Assister à ce spectacle est en soi une épreuve. À la sortie, peu de discussions, des regards pensifs, parfois perdus. De quoi vient-on d’être témoin ? Qu’en retenir ?
L’œuvre a le mérite de n’apporter aucune réponse toute faite ; elle se contente d’ouvrir le débat, et de fournir quelques éléments essentiels à la réflexion.
À travers l’histoire d’Alice, jeune femme atteinte d’une maladie incurable, l’auteur nous donne à voir une mère se donnant sans compter pour tenter de l’apaiser.
En vain, Alice souhaite entamer un parcours de suicide assisté en Suisse.
Entre douleur, incompréhension et même culpabilité se dresse devant nous une scène déchirante. Nos repères se trouvent bouleversés : le médecin devient celui qui administre la mort plutôt que celui qui sauve la vie. Fi du serment d’Hippocrate ? C’est l’inverse que défend le docteur Gustav Strom. Pour lui, aider une personne souffrante à soulager ses douleurs est le devoir du médecin, qui doit toujours faire primer la dignité humaine sur l’acharnement thérapeutique.
Alors nous connaissons des dialogues et des interactions entre les personnages.
Un autre protagoniste intervient, cette fois-ci plus âgé mais exprimant le même souhait, la dégradation de son état de santé le poussant vers la solution radicale de l’euthanasie.
Pourtant, il ne parvient pas à prendre la décision finale. Bavard, amoureux et rêveur, il ne cesse de reculer devant l’échéance en revenant à chaque fois plus faible que précédemment.
Par ces deux histoires et personnalités différentes, l’auteur arrive à nous placer aux côtés « d’eux » qui souffrent. Douloureuse, cette expérience rappelle l’importance d’être entouré.
Bien que la décision puisse dans la pièce se prendre seule, il n’est pas hasardeux qu’Alice demande l’assentiment de sa mère avant de partir. Il y a toujours une part de collectif dans un choix individuel et la pièce arrive à dépasser cette vision erronée de la liberté qui n’engage que soi.
Seul face à ses questions, le spectateur expérimente à sa façon l’isolement et l’impuissance ressentis face aux épreuves de la vie. C’est peut-être là que l’amour doit intervenir.
Alors, la mise en scène nous plonge dans une réflexion sociétale plus que nécessaire.
Les personnages demeurent fréquemment sur scène, comme pour représenter en tout instant l’indissociable lien entre Alice, sa famille et son médecin. Même à des kilomètres de sa mère, Alice parvient ainsi à se faire entendre lorsqu’elle l’appelle pour la dernière fois.
Accompagnés d’une musique jouée face à nous, les échanges s’enchaînent et l’atmosphère devient de plus en plus pesante. Les interactions sont effusives et l’ensemble blesse la sensibilité des âmes.
Bien plus qu’une pièce de théâtre, « Le voyage d’Alice en Suisse » rappelle le citoyen à son devoir d’engagement. Ce que certains qualifient de « rupture anthropologique » nous concerne tous, à commencer par les plus fragiles.
Nécessaire était cette pièce, saisissante en est sa réalisation.
Le voyage d'Alice en Suisse
Compagnie Esbaudie
« Un voyage théâtral profondément humain. »
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