Théâtre jeune public : Raymond Yana et le village Tadamm, l’autre combat du Off d’Avignon
D'une vocation lycéenne à la réhabilitation d'un art sous-estimé
Le cheminement artistique de Raymond Yana s'est dessiné à l'écart des voies toutes tracées. Tiraillé dans sa jeunesse entre la rigueur des classes préparatoires et l'effervescence d'une troupe de lycée montée « pour s'amuser », il finit par laisser la passion de la scène l'emporter sur un parcours classique en entreprise. Formé notamment au contact du Théâtre de l'opprimé d'Augusto Boal, son engagement s'oriente rapidement vers une cause qui allait structurer sa carrière : le théâtre pour enfants.
Il y a quarante ans, s'adresser au jeune public s'apparentait pourtant à un déclassement. « Le jeune public était très mal considéré, c'était considéré comme du sous-théâtre », se souvient Raymond Yana. Le constat était similaire pour la marionnette, alors perçue de manière péjorative et amputée de sa dimension historique de critique du pouvoir. Poussé par un potentiel désir instinctif de « défendre la veuve et l'orphelin », il s'astreint à une décennie de formation et d'expérimentations avec sa compagnie pour proposer des créations d'une exigence professionnelle irréprochable.
La scène face aux enfants, une épreuve de vérité
Pour cet homme de théâtre, se produire devant une salle remplie de jeunes spectateurs ne souffre d'aucune approximation. Loin des préjugés, il élève la discipline au rang de performance absolue. « Moi je dis même que c'est du sur-théâtre, pas du sous-théâtre, parce que c'est extrêmement difficile de jouer devant des enfants », tranche-t-il. Et pour cause : l'auditoire juvénile ne s'encombre d'aucune politesse mondaine. « Les enfants n'ont pas de convention sociale comme les adultes. Si ça ne leur plaît pas, on le sait tout de suite. »
Cette exigence scénique implique des textes dotés de multiples niveaux de lecture. Dans ses propres créations de théâtre d'objets, où des aspirateurs débattent de la vie ou de la cour d'école, l'enjeu est de captiver l'enfant tout en sollicitant l'intellect de l'adulte. « Quand on fait un spectacle pour le jeune public, on raconte une histoire, et on ne peut pas raconter une histoire si derrière il n'y a pas d'enjeu », analyse-t-il. La réussite de l'exercice se mesure à ce basculement subtil : « Bien sûr que ça interpelle aussi les parents. [...] Quand ils voient les enfants captivés par le truc, ils se retournent, ils regardent, et puis après, ils restent. »
Le Village Tadamm : repenser l'accueil des familles au cœur du Off
Outre son travail de plateau, l'engagement de Raymond Yana irrigue son action politique au sein d'AF&C. Face à une grille de classification qu'il juge réductrice, il milite pour remplacer les étiquettes traditionnelles par une mention « À voir en famille », assortie d'un âge minimum. L'objectif est clair : décomplexer les adultes, même sans enfants, qui souhaiteraient découvrir ces œuvres.
Mais sa victoire la plus tangible demeure l'instauration du Village Tadamm, un espace pensé pour les familles, né d'un long combat au sein du conseil d'administration. « J'ai été dix ans minoritaire sur le village des enfants », confie-t-il. Aujourd'hui, ce lieu ombragé offre une respiration indispensable dans la touffeur avignonnaise. Les ambitions pour cet espace ne s'arrêtent pas là. À terme, Raymond Yana souhaite proposer une prise en charge complète des plus jeunes : « L'idée, c'est que les parents puissent nous confier leurs enfants pendant trois ou quatre heures [...], ils auront un programme avec des ateliers de médiation culturelle animés par les artistes. » Une innovation logistique majeure qui permettrait aux parents d'assister aux représentations en toute sérénité. « Quelle raison y a-t-il à ne plus venir au Off ? » lance-t-il avec malice.
Un enjeu de démocratisation et une fierté internationale
Derrière cette logistique repensée se cache un enjeu profondément démocratique. Habitué dès le plus jeune âge, le spectateur perd cette forme d'autocensure qui éloigne les classes populaires de la culture. « Le jour où plus personne ne se dira "le théâtre, ce n'est pas pour moi, c'est pour les riches, c'est pour l'élite", ce jour-là on aura gagné le combat du jeune public », affirme le coprésident d'AF&C.
Grâce à des outils de prescription précis, comme le guide Tadamm qui oriente les parents et fait gagner un temps précieux aux programmateurs, le Festival s'est structuré. Raymond Yana invite désormais la profession à mesurer l'ampleur de ce qui a été bâti dans la cité papale et à s'en enorgueillir publiquement : « C'est le plus grand festival jeune public au monde. Il n'y a pas de quoi avoir honte de ça tout de même ! Alors il faut le dire, et le revendiquer. » Une invitation à célébrer une exception culturelle qui, d'année en année, forge les spectateurs de demain.
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