Climat : à Avignon, l’agriculture méditerranéenne veut avoir un temps d’avance
Dans les allées du Parc des expositions d’Avignon, du 13 au 15 octobre, il sera question de tracteurs, de capteurs, de nouvelles variétés, d’irrigation ou de biocontrôle. Mais derrière les quelque 350 exposants annoncés pour la cinquième édition de MED’Agri, le salon professionnel de l’agriculture méditerranéenne, une interrogation domine : comment continuer à produire dans un environnement qui se réchauffe, avec une ressource en eau plus contrainte et des exploitations dont les marges de manœuvre économiques restent limitées ?
Lors de la présentation du salon, ce 17 Septembre, les organisateurs ont insisté sur une singularité du bassin méditerranéen. Les épisodes que d’autres régions françaises découvrent ou voient s’intensifier, sécheresses, fortes chaleurs, tensions sur l’irrigation, pèsent déjà depuis plusieurs années sur les choix agricoles du Sud.
Face au choc climatique, le Sud n'est plus l'exception, il devient peu à peu la norme. « Ce que vous vivez cette année, ça fait dix ans qu’on le vit », rappelle sans détour Georgia Lambertin, présidente de la Chambre régionale d'agriculture PACA. Une manière de souligner que le bassin méditerranéen fait figure de laboratoire de crise pour le reste du pays.
De cette exposition précoce, MED’Agri entend faire une forme d’expérience collective. L’objectif est d’observer ce qui fonctionne, ce qui échoue, puis de faire circuler les solutions vers d’autres territoires. Le salon revendique ainsi un rôle de laboratoire de l’adaptation agricole, à la fois vitrine technologique, lieu de formation et espace de rencontre entre recherche et pratiques de terrain.
L’eau, première variable de l’équation
La question de l’eau traverse une grande partie du programme. Hydrologie régénérative, pilotage de l’irrigation, gestion collective de la ressource, adaptation de la vigne ou amélioration de la rétention dans les sols feront l’objet de conférences, d’ateliers et de démonstrations.
Pour Jean-François Gonidec, président du Pôle de Compétitivité Innov’Alliance, que nous avons interrogé, la contrainte est déjà tangible.
« La rareté de la ressource en eau est de plus en plus préoccupante », explique-t-il. Les infrastructures d’irrigation dont dispose une partie du Sud constituent un atout, mais elles ne mettent pas toutes les exploitations à l’abri. Certaines zones de plateau ou de montagne restent davantage exposées.
La question n’est donc plus seulement celle de l’accès à l’eau. Elle porte aussi sur la manière de l’utiliser : à quel moment irriguer, en quelle quantité, avec quelles cultures et sur quels sols ? Derrière ces arbitrages techniques se joue une partie de la capacité des exploitations à conserver des rendements acceptables sans accroître indéfiniment leurs besoins.
La Compagnie nationale du Rhône, partenaire du salon, mettra ainsi en avant plusieurs expérimentations menées dans la vallée du Rhône. La CNR indique accompagner plus de 200 fermes engagées dans des projets portant notamment sur les couverts végétaux, l’hydrologie régénérative, la biodiversité ou la réduction des intrants. Selon les données communiquées par l’entreprise, ces essais concernent plus de 1 750 hectares de surfaces agricoles.
L’enjeu dépasse d’ailleurs le monde agricole. À Avignon même, l’adaptation à la chaleur est devenue une question d’aménagement urbain, de végétalisation et d’habitabilité du centre ancien. Comme nous l’évoquions récemment dans notre article consacré aux réponses envisagées face aux canicules et aux fortes chaleurs, le territoire tout entier doit désormais intégrer cette nouvelle contrainte climatique.
Le coût du changement
La difficulté n’est cependant pas uniquement agronomique. Elle est aussi financière.
Changer une pratique agricole peut signifier remplacer du matériel, introduire une nouvelle culture, modifier un système d’irrigation ou accepter plusieurs années d’expérimentation avant d’en mesurer les effets. Pour des exploitants qui ont déjà investi dans un modèle de production, le changement climatique ne fait pas disparaître les emprunts, les charges fixes ou la nécessité de dégager un revenu.
Jean-François Gonidec insiste sur ce décalage entre la nécessité de transformer les pratiques et la capacité réelle des exploitations à le faire. Certains agriculteurs, explique-t-il, restent liés à des investissements réalisés pour améliorer la rentabilité de leur activité. Dans ces conditions, l’innovation n’a d’intérêt que si elle réduit le risque associé au changement.
« Notre rôle, c’est de leur donner de la facilité via l’innovation », explique-t-il.
Il résume ainsi l’urgence de la transition : « Ce n’est pas une question de nécessité, c’est une question de temps pour les faire. »
Cette contrainte économique explique la place accordée à la diversification dans le programme de MED’Agri. Trufficulture, méthanisation, transformation des productions, circuits courts ou valorisation des coproduits figurent parmi les pistes évoquées. L’enjeu n’est plus seulement de modifier la façon de produire, mais aussi de rechercher d’autres sources de revenus.
Innov’Alliance travaille notamment sur l’utilisation de matières agricoles jusque-là peu valorisées. Résidus de cultures, coproduits ou biomasse peuvent, dans certains cas, trouver de nouveaux débouchés dans l’alimentation, les ingrédients, la cosmétique ou d’autres filières industrielles.
Le raisonnement est simple : produire différemment, mais aussi tirer davantage de valeur de ce qui est déjà produit.
Des technologies désormais accessibles aux petites exploitations ?
L’agriculture de précision, les drones, les outils d’aide à la décision (OAD) ou l’intelligence artificielle occupent une place croissante dans les stratégies des filières. Mais leur diffusion soulève deux questions majeures : l'accessibilité pour les petites exploitations et la souveraineté technologique.
Sur le premier point, la technologie n'est plus un luxe réservé aux immenses domaines. Jean-François Gonide, est catégorique : la baisse des coûts liée à l'industrialisation de ces outils les rend désormais accessibles. « La question est plutôt celle de la valeur ajoutée que vous créez. La taille de l'exploitation est de moins en moins importante », souligne-t-il.
Mais une fois l'obstacle financier levé, reste le défi de la dépendance. C'est précisément l'enjeu de la conférence attendue le jeudi 15 octobre : « Agriculture et intelligence artificielle : comprendre et choisir pour ne pas subir ». Animée par Pilo Terra, elle mettra en balance les opportunités évidentes (automatisation, gain de temps, amélioration des pratiques) et les inquiétudes légitimes du monde paysan, de l'impact environnemental des serveurs jusqu'à la fuite des données agricoles.
Le Grand Prix de l’Innovation MED’Agri donne un aperçu des solutions actuellement développées. Le palmarès 2026 distingue notamment un spectromètre portable destiné à mieux piloter la fertilisation, un insecticide de biocontrôle, une récolteuse électrique pour le maraîchage, un système d’imagerie multispectrale embarqué sur drone pour la vigne et une solution de désherbage électrique.
Ces équipements sont très différents, mais répondent à des contraintes similaires : réduire certains intrants (notamment les engrais chimiques et les pesticides), économiser du temps de travail, détecter plus tôt les problèmes sanitaires ou utiliser plus précisément les ressources disponibles.
Reste une étape souvent moins visible que l’invention elle-même : faire sortir les innovations des centres de recherche.
Innov’Alliance revendique précisément ce rôle d’intermédiaire entre laboratoires, universités, entreprises et monde agricole. Pour Jean-François Gonidec, le salon doit permettre à un exploitant venu avec une difficulté précise de rencontrer un spécialiste, mais aussi de découvrir des solutions auxquelles il n’avait pas nécessairement pensé.
La viticulture en première ligne
Dans le Vaucluse et la vallée du Rhône, ces bouleversements prennent une dimension particulière avec la vigne. La filière doit composer simultanément avec la hausse des températures, la gestion de l’eau, les maladies, l’évolution des pratiques phytosanitaires et les transformations de la consommation.
Plusieurs rendez-vous de MED’Agri seront consacrés à ces questions : adaptation des modes de culture au réchauffement, cépages résistants, réduction du cuivre en viticulture biologique, maîtrise du degré d’alcool ou nouvelles attentes des consommateurs.
La crise de certains débouchés ajoute une contrainte économique à l’équation climatique. Les institutions locales poussent dès lors à la diversification. Le Département de Vaucluse présente notamment cette orientation comme l’un des axes de sa politique agricole, aux côtés de l’installation des jeunes agriculteurs et de la sécurisation de l’accès à l’eau.
Le changement attendu ne sera pas uniforme. Certaines exploitations chercheront à conserver leurs cultures en adaptant leurs techniques. D’autres devront introduire de nouvelles productions ou réorganiser leur modèle économique. D’autres encore pourraient rencontrer davantage de difficultés pour trouver un repreneur ou préserver leur rentabilité.
Produire et protéger : la souveraineté alimentaire comme nouvel enjeu territorial
Interrogé sur ce que pourrait devenir l’agriculture méditerranéenne dans une dizaine d’années, Jean-François Gonidec élargit la réflexion au-delà de la seule production alimentaire.
Il évoque d’abord la souveraineté et la nécessité, selon lui, de relocaliser certaines productions dans un contexte où les tensions internationales rappellent la dépendance aux marchés mondiaux. Mais il insiste aussi sur une autre fonction de l’agriculture : l’aménagement du territoire.
Une parcelle cultivée ne produit pas seulement une récolte. Elle entretient un espace, contribue à limiter l’abandon des terres et participe à l’organisation des paysages ruraux. Dans le Sud, où les épisodes de pluie intense, la sécheresse et le risque d’incendie peuvent se succéder, cette fonction prend une importance particulière.
Elle touche également au tourisme. Vignes, oliviers, lavandes, amandiers ou cultures maraîchères composent une part importante de l’image de la Provence.
Pour Jean-François Gonidec, « la beauté des paysages » agricoles participe directement à l’attractivité régionale.
Cette dimension est parfois moins visible dans les débats techniques sur l’adaptation climatique. Pourtant, la disparition ou le déplacement de certaines cultures modifierait aussi le visage du territoire.
La question n’est donc pas seulement de savoir ce que l’agriculture méditerranéenne produira demain. Elle concerne également les paysages qu’elle continuera, ou non, à façonner.
Un salon pour mettre les solutions à l’épreuve
MED’Agri réunira pendant trois jours à Avignon les principales filières de l’agriculture méditerranéenne : arboriculture, maraîchage, viticulture, oléiculture, plantes à parfum, aromatiques et médicinales, élevage et grandes cultures.
Le rendez-vous régional Tech & Bio Cultures Méditerranéennes sera également intégré à l’événement.
Le programme illustre l’ampleur des sujets auxquels le secteur est confronté. À côté de l’eau, de l’agroécologie ou des nouvelles technologies figurent la transmission des exploitations, la formation, la santé des agriculteurs, la place des femmes, la politique agricole commune, la souveraineté alimentaire ou encore l’intelligence artificielle.
Cette diversité dit aussi quelque chose de la période. Il n’existe plus un seul problème agricole auquel une innovation technique suffirait à répondre.
L’accès à l’eau dépend des infrastructures et des politiques publiques. Une nouvelle variété ne règle pas la question du revenu. Une technologie peut réduire un coût tout en nécessitant un investissement initial. La diversification suppose, elle aussi, de trouver des débouchés.
Pour l’agriculture méditerranéenne, le changement climatique n’est déjà plus une hypothèse. Le véritable enjeu consiste désormais à déterminer lesquelles des réponses testées dans le Sud pourront durer, être financées et, éventuellement, servir demain bien au-delà du pourtour méditerranéen.
Programme et informations pratiques : www.med-agri.com.
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