Michel Akrich expose à la Manutention : plongée dans un bleu insaisissable
« Le regard commence quand cesse le besoin de comprendre », dit Michel Akrich. La phrase pourrait servir de clé d’entrée à toute son exposition. À la Manutention d’Avignon, au cœur des remparts, le bleu est à l’honneur pour quelques jours encore. Un bleu profond, mouvant, parfois presque noir, parfois très clair, qui renvoie à la mer, aux vacances que certains aimeraient prolonger, à cet entre-deux où le soleil tire sa révérence tandis que la nuit arrive.
Michel Akrich est là, face à la mer, souvent au moment où la lumière bascule. Il ne cherche pas à figer le monde de manière nette. Au contraire. Il bouge son appareil, accompagne ou contrarie le mouvement des vagues, laisse le réel se transformer. « Il faut arrêter de comprendre et il faut juste regarder », confie-t-il. Pour lui, l’exposition est ainsi « accessible à tout le monde » : il suffit de passer la porte et de se laisser traverser par ce que les images provoquent.
Le flou comme révélateur
L’exposition se divise en deux séries : Bleu Oraison et Bleu Océan. Dans Bleu Oraison, la mer est reine du tableau. Elle prend tout l’espace, majestueusement. Les vagues vont et viennent comme les couleurs, de l’encre de seiche très sombre au bleu très clair d’un horizon qui semble ne jamais finir. Tout est dégradé, douceur, volupté.
Avec Bleu Océan, le mouvement s’insère autrement. Il s’incruste sur un fond de mer, d’océan. C’est parfois le passage éphémère de l’homme, parfois une trace, parfois une vibration. Une fois de plus, Michel Akrich est là pour figer l’instant, mais un instant qui, paradoxalement, ne cesse de bouger. Tout devient affaire de moment, de lieu, de choix : quelle couleur la nature a-t-elle choisi de revêtir ce soir-là ? À quel endroit le photographe se positionne-t-il sur l’île de La Réunion ? À quel moment décide-t-il de déclencher ?
Le flou, ici, n’a rien d’un accident. Michel Akrich le présente comme « un choix, une position, un langage ». Ce n’est donc pas une faiblesse de l’image, mais une manière de la rendre plus ouverte, plus intérieure, presque plus humaine. « En regardant toutes mes photos, je me suis aperçu qu’il y avait vraiment un point commun : c’était le travail du flou. Ça donnait vraiment du sens pour moi », explique-t-il.
Un mouvement, quelques minutes
Sa méthode tient presque de la chorégraphie. À La Réunion, à la tombée de la nuit, Michel Akrich attend cette lumière qu’il aime tant. Là-bas, tout va vite : « ça va durer 10 minutes, 15 minutes », raconte-t-il. Il règle son appareil, observe le rendu, puis photographie beaucoup. Le mouvement vient autant de la nature que de lui : les vagues, l’écume, le boîtier, le corps.
« C’est moi qui bouge. C’est mon boîtier qui bouge. Même si la nature, elle bouge », résume-t-il. Parfois, il accompagne la vague. Parfois, il va contre elle. Souvent, il aime sortir de sa zone de contrôle. Certaines images exposées sont nées ainsi, dans un geste moins habituel, presque risqué. « Ce sont des photos que je mets en danger, et je trouve ça très bien », dit-il.
Ce rapport au hasard, au lâcher-prise, n’empêche pas l’exigence. Une fois la photo prise, il ne la transforme pas vraiment. Il nettoie l’image, retire les poussières ou les traces laissées par le bord de mer, mais le cœur de l’image est déjà là. Le travail continue ensuite dans le tirage, le format, l’accrochage. À la Manutention, il a pensé la taille des œuvres en fonction du lieu, des murs, du rythme de circulation. Jusqu’au dernier moment, il ajuste, déplace, improvise, pour que l’ensemble reste harmonieux.
Peinture ou photographie ?
Ce qui frappe d’abord, c’est que l’on croit parfois regarder des tableaux de peinture. Là où la photographie fige habituellement le réel, Michel Akrich semble étirer la lumière, la couleur, la ville ou la mer jusqu’à leur donner une autre forme. Par endroits, on dirait qu’un tube de gouache a été vidé méticuleusement de haut en bas. Ailleurs, les blancs traversent le bleu comme une pluie légère, ou peut-être comme le passage d’un voilier. À chacun d’y voir ce qu’il veut.
C’est aussi ce qui rend l’exposition intéressante : elle interroge le regard. Est-ce de la peinture ou de la photo ? Michel Akrich est-il peintre photographe ? Lui revendique la photographie, mais reconnaît s’être nourri des peintres, des musées, des livres d’art et de toutes ces images qui forment peu à peu l’œil. « J’ai une grosse frustration : j’ai fait pas mal de métiers dans ma vie, mais je n’ai jamais osé être peintre. Je n’ai jamais osé être dessinateur », confie-t-il. Alors il exerce son œil autrement, en allant dans les musées, en regardant, en absorbant.
Parmi ses influences, Michel Akrich cite Gerhard Richter, peintre allemand contemporain, non pour l’imiter, mais pour sa démarche. Ce qui l’intéresse, « ce n’est pas tant dans le résultat, mais c’est dans la démarche ». Il évoque ce moment où Richter, après avoir peint de manière académique, intervient juste avant que la peinture ne sèche définitivement. Le peintre prend alors un morceau de bois, parfois de la largeur du tableau, l’appuie fortement sur la surface, puis le fait descendre de haut en bas, ou remonter de bas en haut. Les contours se brouillent, le personnage disparaît presque, l’image bascule. Ce geste fascine Michel Akrich : ce point de rupture où une image maîtrisée accepte de perdre sa netteté pour devenir autre chose.
Ses photographies ne copient donc pas la peinture. Elles en gardent peut-être le souvenir, l’élan, la matière. Elles partagent avec elle ce goût du trouble, du passage, de l’effacement partiel. C’est sans doute pour cela que l’on hésite parfois devant ses œuvres : la mer est bien là, la lumière aussi, mais quelque chose nous échappe. Et c’est précisément dans cet espace-là que le regard commence.
Devant certaines œuvres, Michel Akrich raconte aussi combien la réception peut changer selon les repères personnels, la culture ou le continent où la série est exposée. La Manutention l’intéresse d’ailleurs pour cela : c’est un lieu de passage, fréquenté par des visiteurs d’origines et de cultures différentes. En Asie, le bleu n’évoque pas nécessairement la même chose qu’en Occident. Ici, chacun entre donc avec son histoire, ses origines, ses souvenirs. L’image n’impose pas, elle accueille.
Se laisser faire
Le plus beau, dans cette exposition, est peut-être là : elle ne demande pas d’avoir des connaissances en photographie pour être reçue. Il suffit d’accepter de ralentir. De regarder. De ne pas tout expliquer. Michel Akrich ne cherche pas à prouver, mais à partager une émotion. Le flou devient alors un espace de liberté, une invitation à laisser l’image faire son œuvre.
« C’est un lieu où on peut se permettre de dire son émotion », dit-il. On peut la garder pour soi, ou la partager avec lui. Et c’est visiblement ce qu’il attend : que les visiteurs viennent lui parler de ce qu’ils ont ressenti devant ses photos. Parce que ce dialogue, pour lui, nourrit autant l’exposition que les images elles-mêmes.
C’est beau, on s’évade, on vibre. Et ça, au fond, devrait suffire pour pousser la porte de l’Académie des arts d’Avignon, à la Manutention. Si vous n’aimez pas le bleu, abstenez-vous. Mais si vous avez envie de prolonger un peu l’été, de retrouver la mer en plein cœur d’Avignon, ou simplement de regarder autrement, alors cette exposition mérite le détour.
Informations pratiques
Exposition : Le flou n’est pas une idée abstraite, de Michel Akrich
Lieu : Académie des arts d’Avignon, La Manutention, 4 rue des Escaliers-Sainte-Anne, Avignon
Dates : du 10 au 28 septembre 2026
Horaires : tous les jours de 9 h à 18 h
Entrée : libre et gratuite
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