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jeudi 28 mai 2026
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Intrafurios : la nouvelle génération d’improvisation

Jérôme Chaudier · 28 Mai 2026 à 12h38
À l’approche de l’édition 2026 du Festival Off d’Avignon, la compagnie locale Intrafurios peaufine son spectacle « Improvision ». Née d’une rencontre au sein du Mouvement d’Improvisation Avignonnais (MIA) fin 2024, cette troupe de neuf comédiens propose une immersion singulière dans les codes du septième art. En s’appuyant sur un dispositif interactif où le public détermine les genres cinématographiques de la soirée, les interprètes explorent la vulnérabilité de l’instant et la construction narrative spontanée. Entre nostalgie des clubs vidéo et performance technique, l’ensemble interroge la place du silence, de l’écoute et de l’erreur dans la création théâtrale contemporaine. Analyse d’un projet qui fait du « saut dans le vide » une discipline de rigueur, à travers l’interview avec Cloé Laurin et Vincent Kedinger.
Rédacteur en chef et président
Jérôme Chaudier explore les coulisses culturelles et locales du Grand Avignon. Journaliste et développeur, il mêle passion du théâtre, regard critique et innovation numérique. Engagé auprès des artistes et du territoire, il défend une information libre, exigeante et proche des habitants comme des visiteurs.
Intrafurios : la nouvelle génération d’improvisation

Une genèse entre urgence créative et complicité avignonnaise

L’histoire de la compagnie Intrafurios s’enracine dans le terreau fertile de la scène culturelle vauclusienne. Tout commence à la fin de l’année 2024. Les membres, alors investis au sein du Mouvement d’Improvisation Avignonnais, le MIA, partagent une volonté commune : dépasser le cadre des ateliers amateurs pour porter un projet professionnel structuré et ambitieux.

« On s’est tous rencontrés au MIA. À un moment donné, on a eu envie d’aller plus loin, de faire autre chose », se souvient Cloé, comédienne au sein de la troupe.

L’opportunité se présente de manière impromptue : un créneau se libère pour le festival alors que le collectif n’a pas encore de spectacle attitré. Entre décembre et janvier, dans une forme d’urgence créatrice, les neuf membres fondateurs décident de transformer un essai informel issu d’une sortie d’atelier en une véritable compagnie.

Ce noyau dur est composé de Chloé Boudelle, Vincent Deregnaucourt, Benjamin Escot, Vincent Kedinger, Cloé Laurin, Pierre Lebrun, Léo Martineau, Fanny Rubia et Alexandre Sierk.

« On a vraiment tout construit à partir de là, avec un investissement massif sur six mois au début de l’année 2025 », précise Vincent.

Cette phase initiale, marquée par une nécessité de produire rapidement un format viable, a soudé le groupe autour d’une amitié réelle qui, selon les intéressés, transparaît sur scène. Après une première saison réussie, l’année 2026 est celle du « peaufinage », où le décor et la structure narrative sont approfondis pour offrir une expérience plus immersive, plus proche de l’esthétique cinématographique que la troupe affectionne.

« Improvision » : le septième art au scalpel de l’improvisation

Le spectacle, intitulé « Improvision », repose sur une trame narrative métathéâtrale qui rend hommage à l’époque des VHS. L’action se situe dans un vidéo-club sur le point de disparaître. Deux amis, passionnés de cinéma et contraints de liquider leur stock, décident de créer leurs propres films avant de rendre définitivement les clés.

Ce cadre nostalgique sert de moteur à l’entrée en scène des autres comédiens, qui incarnent les figurines ou les personnages potentiels du magasin, prêtes à prendre vie pour satisfaire l’imaginaire des deux protagonistes.

La mécanique d’« Improvision » est rigoureuse et participative. À son arrivée, chaque spectateur est invité à voter pour trois genres cinématographiques parmi une sélection de neuf, classés en trois catégories distinctes pour garantir un équilibre tonal.

  • Frissons : policier, horreur, comédie dramatique.
  • Aventure : super-héros, science-fiction, western.
  • Hors des sentiers battus : film d’époque, soap opéra, documentaire.

Le dépouillement est effectué par la régie juste avant le lever de rideau. Les comédiens découvrent les résultats en même temps que le public, s’interdisant toute anticipation. En cas d’égalité entre deux genres, le Maître de Cérémonie intervient, utilisant parfois l’applaudimètre pour trancher.

« L’idée est de garantir une diversité de couleurs, souligne Vincent. Si on a une égalité qui risque de ne donner que des films d’action, le MC va essayer d’ouvrir le champ pour que le public ait une soirée variée. »

Étonnamment, si le policier et l’horreur sont souvent plébiscités, le genre documentaire rencontre un succès inattendu, offrant des moments de décalage très appréciés.

La grammaire du vide : silence, écoute et codes techniques

Faire de l’improvisation ne signifie pas s’affranchir de toute règle. Au contraire, le travail des Intrafurios repose sur une étude approfondie des codes cinématographiques. Pour qu’un western improvisé soit crédible, les comédiens doivent intégrer l’usage des plans larges, la lenteur du rythme et, surtout, l’importance du silence. À l’inverse, l’horreur joue sur une asymétrie d’information : le public doit anticiper le danger que le personnage ignore encore.

Au-delà de la technique, c’est une philosophie de la vulnérabilité qui anime la troupe. Cloé compare l’exercice à une forme de sport extrême : « C’est un endroit de vulnérabilité et de spontanéité assez dingue. C’est un saut dans le vide. Certains font du parachutisme, nous avons trouvé l’improvisation pour nous mettre à nu. »

Pour Vincent, cette pratique permet de briser les postures académiques du théâtre classique : « L’improvisation reconnecte à une part d’enfance. On crée un univers à partir de rien, on se fait embarquer dans une histoire que l’on construit ensemble. »

Dans ce processus, le silence occupe une place prépondérante. Loin d’être un aveu de faiblesse, il est un outil narratif. « Une seconde de silence nous paraît immense sur scène, mais pour le public, c’est le moment où le personnage se laisse impacter par ce qui vient d’être dit », précise Cloé.

Accepter le vide permet à l’histoire de respirer et aux comédiens de rester en état d’hyper-vigilance. Cette vigilance est cruciale pour garder le fil dans des intrigues qui finissent par se rejoindre dans un final complexe.

L’erreur comme moteur : quand l’imprévu fait sens

L’une des particularités de la compagnie réside dans son rapport à l’accident. Un geste involontaire, un lapsus ou une erreur de prénom ne sont pas masqués, mais immédiatement intégrés au récit.

« Si j’arrive sur scène et que je cache mon oreille par automatisme, cela devient un complexe de mon personnage », explique Cloé.

L’erreur devient alors une proposition créative que l’autre doit accepter et magnifier.

Vincent note que le public apprécie particulièrement ces moments de fragilité : « Parfois, on nous reprochait presque d’être trop parfaits, au point que les gens doutaient de l’improvisation. Le public a envie de nous voir pris en faute, pour observer comment nous allons rebondir. Cela dédramatise la performance et crée un lien authentique. »

Cette porosité entre la scène et la salle est l’un des piliers des Intrafurios, qui cherche à rendre le théâtre accessible, loin de tout élitisme de langage, en misant sur l’émotion pure et le rire.

Anecdotes de scène et la surprise des fins

Le parcours de la troupe est déjà jalonné de moments de bascule. Cloé se remémore avec émotion la toute première date au festival : « C’était un pari fou. On avait tracté des gens dans la rue en leur disant “Venez, ça va être cool”, sans savoir nous-mêmes ce qu’on allait jouer. Quand les spectateurs ressortent avec le sourire et nous remercient, c’est la plus belle des récompenses. »

Vincent, de son côté, évoque un moment technique baptisé la « Paëlla ». Il s’agit de la phase finale où les trois films improvisés doivent s’entrecroiser pour clore le spectacle.

« On se surprend nous-mêmes. Parfois, l’évidence d’une fin arrive de manière totalement spontanée. On vit quelque chose d’un peu hors du réel, où l’on comprend la portée philosophique de l’histoire en même temps que le spectateur. »

Cette capacité à lier des récits disparates, par exemple un western, un documentaire et un film d’horreur, en une conclusion cohérente constitue le point d’orgue de leur performance.

Cap sur le Festival Off 2026

Actuellement, la compagnie concentre ses efforts sur la logistique et la visibilité. Le décorum du vidéo-club a été enrichi pour offrir une esthétique plus marquée, et le travail sur les genres cinématographiques se poursuit en résidence.

Avant le grand saut de juillet, le public pourra découvrir une avant-première de ce format abouti le 6 juin 2026 au Théâtre de l’Adresse, à 21h15. Ce rendez-vous fera office de test final avant l’installation au Théâtre Humanum pour le festival.

Pour cette édition, les Intrafurios ont choisi un format court mais intense : la troupe se produira du 4 au 14 juillet à 20h20, avec une relâche le mercredi. Un horaire stratégique, rappelant celui des séances de cinéma, pour une compagnie qui continue de prouver que, sur les planches comme sur grand écran, l’essentiel réside dans le plaisir du jeu partagé et la maîtrise de l’instant présent.

Informations pratiques

  • Spectacle : Improvision par la Compagnie IntraFurios.
  • Avant-première : 6 juin 2026 à 21h15, Théâtre de l’Adresse, Avignon.
  • Festival Off 2026 : du 4 au 14 juillet au Théâtre Humanum.
  • Horaire : 20h20.
  • Relâche : le mercredi.
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Article de : Jérôme Chaudier
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