Finances municipales : Avignon face à une dette élevée et une épargne en chute
La formule est brutale. Elle est politique. Mais elle donne le ton de la conférence de presse organisée le 26 juin par la Ville d’Avignon autour de son diagnostic financier. Face aux journalistes, le maire a affirmé avoir de « très mauvaises nouvelles » à annoncer aux Avignonnaises et aux Avignonnais. Selon lui, « sur le plan financier, la Cité des papes n’est plus qu’un champ de ruines ».
Derrière cette expression choc, l’exécutif municipal s’appuie sur un audit confié au cabinet Michel Klopfer, référence nationale en matière de finances locales. Mandaté en mai 2026, le cabinet a été chargé d’analyser la fiabilité de la comptabilité de la Ville, sa situation financière, celle de plusieurs de ses satellites et ses perspectives à moyen terme.
Le diagnostic présenté est sévère. Il ne parle pas de faillite au sens juridique du terme, une collectivité territoriale ne pouvant être assimilée à une entreprise privée. Mais il décrit une commune dont les marges financières se sont fortement réduites, au point de faire apparaître, selon les projections du cabinet, une trajectoire budgétaire difficilement soutenable sans mesures correctrices importantes.
Une comptabilité qui « brouille la vision financière »
Premier point soulevé par le cabinet Klopfer : la qualité de la tenue comptable. Dans sa présentation, le cabinet évoque une comptabilité dont la tenue « brouille la vision financière de la Ville ».
Le grief principal porte sur le principe d’annualité des comptes. En comptabilité publique, les dépenses et recettes doivent être rattachées au bon exercice afin de donner une image sincère de la situation budgétaire. Or, selon le cabinet, plusieurs pratiques ont rendu cette lecture difficile.
Pour les exercices 2022 et 2023, le cabinet évoque des dépenses de fonctionnement couvrant plus d’une année, avec des charges rattachées à un exercice alors qu’elles concernaient en partie l’exercice suivant. À l’inverse, en 2025, il relève un déficit de rattachement : certaines dépenses de fonctionnement et d’investissement auraient été clôturées avant la fin de l’année, ce qui aurait amélioré artificiellement la lecture de certains indicateurs financiers.
Le cabinet évoque notamment environ 3 M€ de dépenses de fonctionnement et 2,1 M€ d’investissement concernés par ces décalages. La Ville affirme également devoir inscrire en 2026 plusieurs dépenses connues mais non budgétées.
Le rapport pointe aussi l’absence d’une vision suffisamment exploitable des engagements pluriannuels d’investissement. Selon le cabinet, environ 105 M€ d’autorisations de programme votées resteraient à engager, mais sans certitude suffisante sur le montant exact ni sur l’état d’avancement des opérations. Pour une ville de cette taille, le représentant du cabinet a indiqué ne jamais avoir rencontré une situation aussi difficile à fiabiliser sur ce type d’engagements.
L’épargne brute décroche
Au-delà de la comptabilité, l’audit met en avant un indicateur central : l’épargne brute. Il s’agit de la part des recettes de fonctionnement qui n’est pas consommée par les dépenses courantes. C’est cette marge qui permet à une collectivité de rembourser ses emprunts et d’investir.
Selon les données présentées, Avignon disposait encore d’une épargne brute de 28 M€ en 2024. Après retraitement des comptes, elle tombe à 18,6 M€ en 2025, avant une projection autour de 16,5 M€ en 2026.
Le cabinet résume cette évolution par une formule claire : à l’issue de 2025, après redressement de la comptabilité, la situation financière de la Ville traduit « l’épuisement des marges ».
La dégradation s’explique notamment par une forte hausse des dépenses de fonctionnement en 2025. Selon les chiffres présentés, elles auraient progressé de 6,9 %, après réintégration des factures décalées sur 2026, alors que les recettes de fonctionnement ne progressaient que de 0,6 %.
Le taux d’épargne brute, autre ratio surveillé, passerait ainsi sous la barre des 10 %, seuil présenté comme une zone de risque. Le cabinet rappelle que la moyenne des grandes villes se situe autour de 13 %. Or Avignon, en raison d’un niveau de dette déjà élevé, a précisément besoin d’une épargne importante pour conserver sa capacité à investir.
Une dette élevée, plus difficile à soutenir
La dette n’est pas en soi anormale pour une collectivité. Elle permet de financer des investissements, et les règles budgétaires empêchent théoriquement une commune d’emprunter pour couvrir ses dépenses courantes.
Mais selon le cabinet Klopfer, la question devient préoccupante lorsque cette dette n’est plus suffisamment adossée à la capacité de remboursement de la collectivité, c’est-à-dire à son épargne brute.
La dette financière de la Ville a progressé ces dernières années. Selon les éléments présentés, elle s’établit autour de 200 M€ sur le budget principal, tandis que le maire évoque une dette consolidée de 219 M€ en intégrant les budgets annexes.
Le courrier adressé le 9 juin 2026 par le préfet de Vaucluse et le directeur départemental des finances publiques au maire d’Avignon indique de son côté que l’encours de dette au 31 décembre 2025 s’élève à 2 124 € par habitant, hors budgets annexes, contre 1 738 € en moyenne régionale et 1 318 € en moyenne nationale.
Le remboursement du capital de la dette est également supérieur aux moyennes de référence : 240 € par habitant, contre 190 € en moyenne régionale et 142 € en moyenne nationale.
Conséquence directe : la capacité d’autofinancement nette, c’est-à-dire ce qu’il reste après remboursement du capital de la dette pour financer les équipements, est négative. Le courrier préfectoral l’évalue à -7 € par habitant sur le budget principal, et à -1,17 M€, soit -13 € par habitant, après prise en compte des budgets annexes.
Dans ce même courrier, les services de l’État indiquent porter « une particulière attention » à cette situation.
La capacité de désendettement se dégrade
Autre indicateur central : la capacité de désendettement. Elle mesure le nombre d’années nécessaires pour rembourser la dette si la collectivité y consacrait toute son épargne brute.
Selon l’audit, Avignon est passée de 7,1 ans en 2024 à 10,6 ans en 2025. La projection 2026 atteint 12,2 ans.
Le cabinet Klopfer considère que la Ville a rejoint une zone de risque au-delà de 10 ans. Au-delà de 12 à 15 ans, l’accès à l’emprunt peut devenir plus difficile, voire être refusé par certains établissements bancaires.
Pour le maire, cette évolution est l’un des signaux les plus inquiétants. « Ce n’est pas de la politique, c’est de la mathématique », a-t-il insisté, en affirmant qu’à partir d’un certain seuil, les banques ne prêtent plus.
Là encore, la formulation politique du maire va plus loin que le vocabulaire technique de l’audit. Mais les chiffres présentés convergent vers un même constat : la Ville conserve encore une capacité d’action, mais celle-ci s’est nettement réduite.
Trois scénarios, aucun confortable
La partie prospective de l’audit couvre la période 2027-2032. Elle repose sur trois scénarios de recettes.
Dans le premier, le plus favorable, les recettes de fonctionnement progresseraient de 1 % par an. Dans le deuxième, elles augmenteraient de 0,6 % par an. Dans le troisième, elles resteraient stables.
Même dans le scénario le plus optimiste, les projections présentées par le cabinet Klopfer font apparaître une trajectoire très contrainte. La dette augmenterait de 40 % d’ici 2032, l’épargne brute serait divisée par trois, le budget entrerait en déséquilibre légal dès 2030, et la Ville pourrait perdre l’accès à l’emprunt dès 2028-2029.
Dans les deux autres scénarios, l’alerte est encore plus rapide : budget en déséquilibre légal dès 2028, épargne brute nulle en 2032 dans le scénario 2, et nulle dès 2030 dans le scénario 3.
Le cabinet estime que les leviers théoriques de redressement sont considérables : entre 15 M€ et 23 M€ d’épargne brute supplémentaire à retrouver selon les scénarios. Cela pourrait passer, en théorie, par une baisse massive des dépenses de fonctionnement ou par une hausse importante de la fiscalité directe.
Mais le maire dit refuser ces deux réponses prises isolément. Selon lui, une baisse de 12 % des charges de la mairie provoquerait une « catastrophe sociale », tandis qu’une hausse de 24 % de la fiscalité serait insoutenable pour les contribuables.
Des dépenses non budgétées
La Ville a également présenté plusieurs exemples concrets de dépenses qui, selon elle, n’étaient pas suffisamment budgétées ou restaient à inscrire.
Le maire évoque notamment environ 5 M€ de factures de 2025 à payer en 2026, ainsi que 8 M€ de dépenses connues mais non budgétées. Ces montants devront, selon l’exécutif, faire l’objet d’un budget supplémentaire.
Plusieurs projets ont été cités : la restauration du Rocher des Doms, la réhabilitation de la rue Thiers, la mise en lumière du Palais des papes, le programme de végétalisation des cours d’école, le poste de police mutualisé ou encore le budget participatif.
La municipalité affirme que certains engagements présentés lors du vote du budget 2026 n’étaient pas suffisamment financés. Sur les cours d’école, par exemple, le maire affirme que six opérations avaient été annoncées, mais qu’une seule serait réellement budgétée. Sur le budget participatif, une slide présentée en conférence de presse évoquait seulement 151,12 € restant en avril sur une enveloppe affichée à 400 000 €.
Ces exemples doivent toutefois être lus comme des éléments de communication de la nouvelle majorité. Ils illustrent la ligne politique défendue par le maire : faire la démonstration d’un écart entre les annonces de l’ancienne équipe et les moyens réellement disponibles. Ils devront, dans le débat public, pouvoir être confrontés aux explications de l’ancienne majorité.
Le maire accuse l’ancienne majorité
Le maire n’a pas seulement commenté les chiffres. Il a mis en cause frontalement ses prédécesseurs, les accusant d’avoir « menti aux Avignonnais » et d’avoir pratiqué des « artifices comptables ». Il parle d’un « héritage dilapidé » et d’une « fuite en avant », particulièrement en 2025, année préélectorale.
Ces accusations relèvent du débat politique. Elles traduisent la volonté de la nouvelle majorité de faire de ce diagnostic un moment de rupture avec la gestion précédente. Mais elles ne doivent pas masquer l’enjeu principal : les choix budgétaires à venir.
Le maire a indiqué qu’il ne demanderait pas une mise sous tutelle de la commune. Selon lui, l’exécutif municipal n’a pas été élu pour « refiler la patate chaude à l’État », mais pour prendre ses responsabilités. Une réunion d’urgence avec le préfet est annoncée pour le 7 juillet, ainsi qu’une rencontre avec les groupes d’opposition.
Le prochain conseil municipal devra aussi se prononcer sur le compte administratif. Le maire a indiqué que sa majorité ne voterait pas pour, mais ne voterait pas contre non plus, afin d’éviter un rejet qui pourrait ouvrir une séquence institutionnelle plus lourde. Elle devrait donc s’abstenir.
Des arbitrages lourds à venir
La question centrale est désormais politique : où trouver les marges ?
Le maire annonce une revue des dépenses ligne par ligne : subventions, contrats, fonctionnement des services, mise à disposition gratuite de salles, tarification, recettes liées au tourisme, éventuels transferts de compétences vers l’agglomération pour les sujets d’intérêt supracommunal.
La fiscalité n’est pas présentée comme le levier privilégié, mais elle n’est pas totalement exclue. L’exécutif affirme vouloir protéger au maximum le pouvoir d’achat des Avignonnais, tout en veillant à ne pas affaiblir davantage l’attractivité économique de la ville.
Certains projets pourraient être reportés, réduits ou abandonnés. Le maire cite notamment la phase 2 du Rocher des Doms ou la suite de certains travaux de voirie. Il insiste cependant sur deux priorités : protéger les habitants et maintenir l’attractivité d’Avignon pour générer de nouvelles recettes.
Une séquence décisive pour Avignon
L’audit Klopfer ouvre une séquence politique majeure à Avignon. Il ne dit pas seulement que les finances sont tendues. Il montre que la Ville entre dans une période où chaque décision budgétaire pèsera lourd : investir ou reporter, maintenir ou réduire, augmenter les recettes ou contenir la fiscalité, préserver les services ou revoir leur périmètre.
Le maire parle d’un mandat de « sueur et de larmes ». La formule est spectaculaire, mais elle résume la difficulté de l’équation. Avignon reste une grande ville, dotée d’un patrimoine exceptionnel, d’une attractivité touristique forte et d’un rôle central dans le territoire. Mais cette puissance symbolique ne suffit pas à rétablir une trajectoire financière.
À court terme, la nouvelle majorité devra transformer l’audit en plan d’action. À moyen terme, elle devra démontrer qu’elle peut redresser les comptes sans casser les services publics, sans étouffer les contribuables et sans affaiblir les investissements nécessaires à l’avenir de la ville.
Le diagnostic est désormais posé. Reste à savoir comment Avignon paiera la note.
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