Critique Théâtre

​« 93 » par la Compagnie Les Fouillons : Victor Hugo au scanner d’une Terreur algorithmique

Par Jérôme Chaudier · 12 Juillet 2026 à 14h12
93

En transposant le roman « Quatrevingt-treize » de Victor Hugo en l’an 2093, la Compagnie Les Fouillons signe une dystopie politique d’une remarquable puissance visuelle. Dans cette France en proie à la guerre civile, les échafaudages de 1793 ont laissé place à une dictature humaine dont les sentences sont dictées et exécutées par une Intelligence Artificielle sur écran. Une relecture d’une esthétique néo-noire captivante.

Jérôme Chaudier

Rédacteur en chef et président

Jérôme Chaudier explore les coulisses culturelles et locales du Grand Avignon. Journaliste et développeur, il mêle passion du théâtre, regard critique et innovation numérique.

L’exercice de la dystopie théâtrale s’embourbe trop souvent dans les récits redondants de machines révoltées contre l’humanité. La Compagnie Les Fouillons prend une trajectoire infiniment plus troublante et réaliste dans sa dernière création, intitulée simplement « 93 ». Si une Intelligence Artificielle occupe par moment l’espace scénique par ses injonctions froides, le pouvoir demeure l’apanage d’un gouvernement humain. La machine n’est pas le tyran originel : elle est l’interface, l’oracle optimisé chargé de rationaliser et d’automatiser la Terreur d’État. Cette esthétique clinique, nimbée de brume et de lumières crues, évoque irrésistiblement l’univers de Blade Runner, où la haute technologie sert de paravent à la déliquescence morale des structures politiques. Au cœur de cet environnement répressif se joue le procès de Gauvain. Le conflit éthique et intime qui l’oppose à Cimourdain trouve une résonance vertigineuse sous les projecteurs du futur. L’un s’accroche à l’idéal d’une révolution humaniste : l’autre se fait le relais d’une justice mathématique, implacable, dont l’algorithme d’État assure l’application sans ciller. À travers ce duel, le spectacle pose une question fondamentale : l’aveuglement idéologique condamne-t-il les utopies à se muer en dictatures techniques ?

Une scénographie chirurgicale entre ombre et lumière

La réussite majeure de cette proposition réside dans son enveloppe plastique. La mise en scène déploie un usage remarquable des LEDs et de la fumée pour matérialiser la paranoïa rampante qui étouffe la société. L’utilisation de l’écran ne relève pas du simple décorum technologique : il incarne le visage de l’IA, cet œil panoptique qui transmet les décrets gouvernementaux et rappelle à chaque instant la vulnérabilité de l’individu face au système. Les corps des comédiens sont constamment sculptés par ces faisceaux lumineux, prisonniers d’une géométrie scénique qui ne leur laisse aucun répit. Cette tension visuelle permanente sert d’écrin au verbe de Victor Hugo. Les interprètes portent le texte avec ferveur, trouvant le point d’équilibre entre le souffle romantique d’origine et la froideur de l’anticipation. Les joutes oratoires frappent par leur actualité, notamment lorsqu’une réplique s’élève pour mettre en garde contre un pouvoir qui s’immunise contre sa propre critique : « Craint que la terreur soit la calomnie de la révolution. »

L’idéal au risque de la déshumanisation

Le spectacle évite le piège du manichéisme en rappelant que les meilleures intentions accouchent parfois des outils d’asservissement les plus sophistiqués. La pièce démontre avec force que l’introduction de l’IA dans l’appareil d’État ne modifie pas la nature du pouvoir : elle en démultiplie simplement la violence et la portée. En offrant l’opportunité de (re)découvrir le texte de Victor Hugo à travers le prisme de nos angoisses contemporaines liées à la technopolice, la Compagnie Les Fouillons signe une belle œuvre. Un rendez-vous théâtral stimulant qui invite à une vigilance citoyenne permanente face aux systèmes de contrôle automatisés.
Affiche 93
🎭 Festival OFF 2026 · sur festivaloffavignon.com · Théâtre classique

93

Compagnie Les Fouillons

📍 ADRESSE (L') — ADRESSE (L')
🕘 17h55
📅 Du 4 juillet au 25 juillet 2026 (19 représentations · relâche les 8, 15, 22)
⏱️ 1h15

« 2093. La Révolution n’est pas morte. Elle a changé de visage et réclame toujours du sang. »

Distribution
Auteur·ice : De Victor Hugo
Sylvain Bastonero - Mise en scène Orianne Dumeny - Interprétation Samuel Hucault - Interprétation Thaïs Laurent - Interprétation Charlotte Orsini - Interprétation Clément Pronost - Interprétation Alexis Tran - Interprétation Sylvain Bastonero - Adaptation théâtrale Anvhi Defaux - Vidéo Julie Rouxel - Direction artistique Lylou Jacquet - Costumes Lucie Mélain - Costumes Ylän Thanos - Création lumière Orianne Dumeny - Danse Anhvi Defaux - Vidéo Alexis Tran - Création son Dominique Lhotte - Presse
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Critique rédigée par Jérôme Chaudier
12 Juillet 2026 à 14h12

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