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« Rendez-vous aux Bains Pommer » : ils l’ont imaginé mais tout aurait pu être vrai

Mathilde Pallon · 1 Mai 2026 à 13h41
En lançant sa collection « Avignon mon amour », l'éditrice Marion Charlet propose de redécouvrir la cité des papes à travers un prisme inédit. Le premier opus, intitulé « Rendez-vous aux Bains Pommer », conjugue la plume de l'auteur Jean-François Galletout et le regard du photographe Alexandre Brétinière. Ce récit de 104 pages nous transporte en 1947, année de naissance du Festival, où un exilé russe en transit attend un mystérieux contact dans les vapeurs d'un établissement de bains devenu mythique. Fruit d'un travail d'archives méticuleux et d'une exigence géographique allant jusqu'au comptage physique des pas dans les rues du centre-ville, l'ouvrage inaugure une « boîte à outils » mémorielle destinée aux Avignonnais comme aux curieux. Entre sauvegarde d'un patrimoine familial et fiction de guerre froide, ce projet éditorial ambitieux réinvente le lien entre la cité et ses habitants.
Co-fondatrice, rédactrice et photographe
Mon œil de photographe capture ce que ma plume de journaliste raconte. Passionnée d'art et de culture, je traduis ma curiosité en récits, visuels ou écrits. Mon objectif : offrir un regard neuf sur mes sujets et partager le plaisir de la découverte d'une manière qui vous captive.
« Rendez-vous aux Bains Pommer » : ils l’ont imaginé mais tout aurait pu être vrai

Une ambition éditoriale en forme de boîte à outils

Fondée en 2019, la maison d'édition de Marion Charlet franchit une étape charnière en se réappropriant le territoire vauclusien. Le constat de l'éditrice est sans appel : si Avignon dispose d'un passé exceptionnel, les publications récentes et accessibles sur son histoire se faisaient rares. « Je suis partie du principe qu'il manque des publications récentes sur l'histoire et le patrimoine avignonnais », explique-t-elle. Pour y remédier, elle a conçu la collection « Avignon mon amour » comme une structure modulaire. Sur la couverture, plusieurs onglets (archéologie, architecture, fiction, histoire, patrimoine, photo) définissent l'identité de chaque ouvrage. Pour ce premier volume, Marion Charlet a souhaité proposer un format percutant de 104 pages, imprimé sur papier d'art, afin de « redonner du contenu historique et patrimonial sur la ville » à un tarif accessible.

1947 : ressusciter l'atmosphère des pionniers

Le récit de Jean-François nous plonge en 1947, une année où Avignon « essuyait les plâtres » de son premier festival sous l'impulsion de Jean Vilar. Si l'événement est aujourd'hui mondialement connu, ses débuts restent paradoxalement peu documentés. L'auteur rappelle notamment l'existence d'une exposition d'art moderne « invraisemblable » qui dura six mois au Palais des Papes, réunissant les plus grands artistes du moment. Pour restituer ce bouillonnement, Jean-François a mené une enquête approfondie aux archives départementales et communales. « Il fallait faire attention car les noms des rues n'étaient pas forcément les mêmes et l'aspect du centre-ville a évolué », souligne-t-il. Cette immersion historique permet de lier la petite histoire locale à la grande Histoire, évoquant une époque où la municipalité était communiste et où la reconstruction du pays battait son plein.

La rigueur du pas au service de la fiction

Au cœur de cette novella se déploie une intrigue de fuite et de clandestinité. Le héros, un Russe traqué, porte en lui les cicatrices d'un passé de maquisard : Jean-François s'est ici inspiré d'un fait historique réel, celui des règlements de comptes entre FTP trotskistes et staliniens en Haute-Loire. Pour l'auteur, la crédibilité de cette fiction repose sur une obsession du détail géographique. Son crédo est limpide : « Il faut être d'une extrême précision dans tout ce qui est vérifiable pour avoir la liberté de raconter n'importe quoi ». Sa méthode est celle d'un arpenteur. Il est ainsi allé jusqu'à compter physiquement le nombre de pas et à chronométrer le temps nécessaire pour relier la place de l'Horloge aux Bains Pommer. Cette précision chirurgicale sur la topographie et la temporalité permet d'ancrer le récit dans une réalité incontestable pour le lecteur.

Les Bains Pommer : entre mémoire intime et imaginaire des vapeurs

Pour les deux créateurs, les Bains Pommer dépassent le simple cadre du décor pour devenir un personnage à part entière, chargé de symboles personnels. Marion Charlet y voit avant tout un lieu mythique, indissociable de l'histoire d'une famille sur cinq générations. « Le destin de Madame Élisabeth Pommer reste ancré dans l'âme de ce lieu », confie-t-elle. Pour l'éditrice, cet établissement incarne l'appétence des Avignonnais pour leur propre histoire, un attachement prouvé par le succès fulgurant du site depuis sa réouverture en juin 2025.

De son côté, Jean-François porte un regard à la fois admiratif et cinématographique sur cette institution. Il décrit Madame Pommer comme un véritable « moine soldat » qui a sauvé le bâtiment d'un destin incertain après sa fermeture en 1972. Au-delà de l'aventure familiale, le lieu a stimulé son imaginaire de romancier : « J'avais en tête la scène de La Grande Vadrouille dans les vapeurs des bains turcs », s'amuse-t-il. Pour lui, l'établissement évoque également la tradition des bains à l'Est, un écho nécessaire aux racines russes de son protagoniste. Cette convergence de visions fait des Bains Pommer un sanctuaire où l'hygiène publique rencontre la poésie de la clandestinité.

Douze clichés sur le thème de l'attente

Le dialogue entre le texte et l'image est assuré par le travail d'Alexandre Brétinière. Le photographe a pu immortaliser les lieux en 2018, au moment où les clés étaient remises à la municipalité, juste avant les travaux de rénovation. « Tout était maintenu comme prêt à être rouvert le lendemain », se souvient Marion Charlet, évoquant l'argent encore présent dans le tiroir-caisse et les serviettes sur les étagères. Initialement, Alexandre Brétinière disposait d'un fonds de cent photographies des Bains. Ensemble, l'éditrice et le photographe en ont sélectionné douze. Ce choix restreint s'est opéré en résonance directe avec le texte de Jean-François, en se basant sur le thème de l'attente. L'absence de figures humaines dans ces clichés renforce le sentiment d'intemporalité et donne l'impression, en tournant les pages, « que quelqu'un va apparaître ».

Un triple plaidoyer pour la mémoire locale

Pourquoi s'immerger dans la lecture de cet ouvrage ? Jean-François avance trois arguments majeurs. Le premier réside dans la restitution fidèle des Bains Pommer, sublimée par l'équilibre entre la narration et l'image. Le deuxième tient à l'originalité du sujet : « il n'y a quasiment aucune fiction écrite sur le premier festival de 1947 », un vide littéraire désormais comblé. Enfin, le livre offre une perspective historique riche, rappelant qu'Avignon fut le théâtre d'une exposition d'art moderne monumentale au Palais des Papes alors que la cité vivait sous une municipalité communiste. En prolongeant le récit jusqu'en 1989 dans son épilogue, l'auteur établit un pont fascinant entre les soubresauts de la grande Histoire et les destins individuels qui ont façonné le Vaucluse.

L'avenir d'une collection pour tous

Disponible en librairie depuis le 27 avril, « Rendez-vous aux Bains Pommer » n'est que la première étape d'une exploration territoriale plus vaste. Marion Charlet prépare déjà la suite de cette aventure éditoriale. Le deuxième opus activera l'onglet archéologie avec une collaboration avec le Département du Vaucluse. L'auteur, l'archéologue Guilhem Baro, y dévoilera les secrets des plafonds peints médiévaux de la place du Change. En multipliant les approches et en sollicitant des auteurs passionnés, la collection « Avignon mon amour » ambitionne de devenir une référence. Pour Marion Charlet, l'objectif est clair : proposer un bel objet avec du papier d'art à un tarif de 15 euros pour que chacun puisse découvrir la ville sous un jour nouveau, « dans la profondeur de ses pierres et de ses récits oubliés ».

L'ouvrage en bref :

  • Titre : Rendez-vous aux Bains Pommer
  • Genre : Novella historique / Fiction documentée.
  • Thèmes : Festival d'Avignon 1947, exil russe, patrimoine local.
  • Prix : 15 € (Papier d'art).
Article de : Mathilde Pallon
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