Critique Théâtre

Hécube, pas Hécube : quand le mythe éclaire les violences du présent

Par Elisabeth Kyriakou · 24 Juin 2026 à 18h21
Hécube, pas Hécube

Hécube, figure majeure de la mythologie grecque, incarne le deuil absolu : celui d’une mère à qui la guerre arrache ses enfants et qui les voit tous périr. Mais Hécube est aussi une femme qui réclame justice, face à l’irréparable, elle exige réparation ou vengeance, demandant des comptes à ceux qui ont détruit sa vie.

Dans cette écriture signée Tiago Rodrigues, le metteur en scène portugais s’empare du mythe pour le faire résonner avec les réalités contemporaines. Si certaines mères continuent aujourd’hui encore de perdre leurs enfants dans les conflits armés, Rodrigues choisit de mettre en lumière une autre forme de violence, plus discrète, souvent invisibilisée : celle vécue par les parents d’enfants en situation de handicap, et plus particulièrement par une mère dont le fils est autiste.

Sur scène, sept comédien·nes : Elsa Lepoivre, Éric Génovèse, Denis Podalydès, Loïc Corbery, Gaël Kamilindi, Élissa Alloula et Séphora Pondi, prennent place autour d’une table de lecture. Ils répètent Hécube d’Euripide. D’emblée, un trouble s’installe. Les échanges paraissent maladroits, les tensions artificielles, au point que le spectateur peine à déterminer s’il assiste à un mauvais jeu d’acteur ou à une mise en abyme volontairement burlesque du travail théâtral. Les interprètes semblent se jouer de nous en exposant les frictions inhérentes à tout processus de création, lorsque chacun tente d’imposer sa vision du spectacle.

Ces coulisses du théâtre parleront sans doute davantage à un public familier du milieu. Pour les autres, elles peuvent d’abord sembler laborieuses. Mais progressivement, la mécanique dramaturgique se révèle. Nadia, interprétée par Elsa Lepoivre, doit quitter la répétition pour se rendre à un rendez-vous chez le procureur. Son fils autiste, placé dans un centre spécialisé, y a subi des maltraitances. Dès lors, la pièce déploie un subtil jeu d’emboîtements : d’un côté, les acteurs poursuivent la création d’Hécube ; de l’autre, Nadia, mère célibataire qui entreprend son propre combat pour obtenir justice. Face à elle, Denis Podalydès compose un procureur d’une remarquable sobriété, dont la justesse renforce la tension dramatique de la justice.

Les changements d’espace reposent principalement sur le travail de la lumière. Une simplicité qui s’avère particulièrement efficace. Sans artifices superflus, les variations lumineuses suffisent à faire sentir les basculements de lieu, de temps et d’atmosphère. Une démonstration que le théâtre n’a pas toujours besoin d’en faire davantage pour produire du sens.

Au fond de scène trône une immense structure recouverte d’un voile. Peu à peu dévoilée par les interprètes, elle prend la forme d’une chienne monumentale, métallique et blessée. L’image convoque directement la métamorphose d’Hécube, transformée en chienne dans certaines versions du mythe. Mais elle agit aussi comme une puissante métaphore des mères célibataires : un animal meurtri, mutilé, cabossé par l’existence, qui continue malgré tout à avancer. Cette figure de la chienne errante, résistante et combattante, évoque presque un imaginaire baudelairien, où l’on choisit de porter le regard sur ce qui est habituellement rejeté ou méprisé afin d’en révéler la dignité. Comme cette mère seule, jugée, incomprise, rongée par la culpabilité et la douleur, qui refuse pourtant de renoncer à sa quête de justice.

Le spectacle aborde des questions sensibles avec une liberté qui pourra parfois déstabiliser. Le personnage d’Otis, jeune garçon autiste fasciné par Otis Redding, donne lieu à plusieurs jeux de langage susceptibles d’être mal interprétés. Pourtant, Rodrigues semble précisément chercher cet espace d’inconfort. Il rappelle que les malentendus, les maladresses et les projections sont omniprésents dans nos interactions quotidiennes. Derrière ces situations affleure une critique plus discrète de nos mécanismes sociaux et de nos préjugés.

La question du corps occupe également une place centrale. Dans une séquence marquante, les comédien·nes, munis de casques, dansent sur la musique d’Otis Redding. Leurs mouvements reprennent certains gestes associés aux comportements autistiques, non dans une logique de caricature mais comme une tentative d’explorer une autre forme d’expression corporelle. Le corps devient alors un langage à part entière. Il dit ce que les mots peinent parfois à formuler et rappelle que, malgré la domination du verbal dans nos sociétés, une part essentielle de notre communication demeure non verbale.

Au final, Hécube, pas Hécube est une œuvre profondément humaine. Derrière la figure mythologique se dessine le portrait d’une mère contemporaine confrontée à l’injustice, à la culpabilité et à l’incompréhension. Le titre lui-même annonce ce déplacement : il ne sera pas seulement question d’Hécube, mais de toutes celles dont la douleur reste trop souvent inaudible.

En tissant ensemble le théâtre et le réel, la répétition et l’enquête judiciaire, Tiago Rodrigues construit une réflexion sensible sur la justice, l’altérité et la responsabilité collective. Les relations s’y nouent et s’y défont, les désaccords trouvent leur place, les points de vue se confrontent sans jamais être simplifiés. C’est sans doute là que réside la réussite majeure du spectacle : parvenir à faire coexister toutes les nuances de l’expérience humaine, de l’égoïsme à l’altruisme, de la colère à l’empathie, sans jamais perdre de vue celles et ceux qui continuent de lutter pour être entendus.

✍️
Critique rédigée par Elisabeth Kyriakou
24 Juin 2026 à 18h21

Partager