🔦 En lumière
Critique Théâtre
Sucrer les fraises de Compagnie Hors du temps : notre avis
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Charlie est un jeune garçon qui, comme tous les enfants de son âge, n’arrête pas de poser des questions. Il cherche une explication, un sens à chaque chose. Mais Charlie, c’est aussi un garçon un peu dans la lune qui manque parfois de concentration et ne retient pas tout. Sa grand-mère lui ressemble un peu : elle aussi perd le fil, oublie de plus en plus de choses. « Sucrer les fraises » met en parallèle deux univers que tout semble opposer : celui d’un enfant qui a la tête dans la lune et celui d’une grand-mère dont la mémoire luiéchappe. Deux trajectoires fragiles qui finissent pourtant par s’aligner, comme si l’enfance et la vieillesse trouvaient, l’espace d’un instant, un même langage.
Co-fondatrice, rédactrice et photographe
Mon œil de photographe capture ce que ma plume de journaliste raconte. Passionnée d'art et de culture, je traduis ma curiosité en récits, visuels ou écrits.
Cette histoire aurait pu rester simplement drôle et attendrissante si la famille ne se retrouvait pas confrontée à une réalité plus douloureuse : la grand-mère perd peu à peu la tête et la question de son maintien à la maison se pose. Les parents évoquent alors ce “docteur de la tête” chargé de l’examiner et de décider si elle pourra rester auprès d’eux ou devra intégrer une maison spécialisée. Face à cette éventualité, Charlie tente, avec son regard d’enfant, de comprendre la situation et même de la résoudre. Entre cour de récréation, maison familiale et scènes du quotidien, la pièce choisit de suivre son point de vue. Dès la première scène, le spectateur est happé par le rythme effréné du spectacle. Pas le temps de respirer : les scènes s’enchaînent, calées sur le rythme de cet enfant qui vit sa vie à 100 à l’heure. Véritable moulin à paroles, Charlie enchaîne les remarques, prend les choses au pied de la lettre, ne saisit pas encore le second degré, ce qui ne manque pas de faire réagir le public, souvent pris de rires francs. Et si les paroles du jeune garçon sonnent si juste, ce n’est sans doute pas un hasard : l’auteur s’est nourri des dialogues d’enfants de son entourage pour construire la voix de Charlie.
La scénographie accompagne elle aussi ce regard d’enfant. Les décors amovibles se tournent, se déplacent et permettent de passer rapidement d’un lieu à l’autre : la cour de récréation, la bibliothèque de l’école ou encore l’intérieur de la maison familiale. Sur ces éléments de décor, les dessins semblent avoir été tracés à la craie par un enfant : une fenêtre, un canapé, quelques détails du quotidien. C’est simple, pratique et très bien pensé. Tout semble passer par le regard de Charlie, comme si le monde autour de lui avait été redessiné à sa hauteur.
Face à cette situation et à cette maladie dont on taira volontairement le nom dans la pièce, chacun a sa façon de comprendre et de réagir. Les parents s’alarment, mais expliquent doucement à Charlie que Mamie “retombe en enfance” et “sucre les fraises". De son côté, Charlie raconte à ses camarades que "c’est comme si elle n’était pas descendue du train et qu’elle était repartie pour un tour, en sens inverse". Cette pièce est accessible à tous les publics à partir de 7 ans, notamment parce qu’elle s’adresse à chacun grâce à plusieurs niveaux de lecture :
Il y a d’abord le regard innocent des enfants qui peuvent retrouver les traits de leur propre grand-mère dans la marionnette incarnant intelligemment Mamie. Cette poupée, assise dans son fauteuil roulant et volontairement placée au centre du récit, est travaillée dans le moindre détail : un châle en laine, un regard attendrissant, une touche de maquillage pour une dame qui se veut encore coquette. Les trois autres comédiens présents sur scène lui donnent vie en faisant bouger sa tête et ses bras. Le procédé aurait pu sembler étrange : il devient au contraire touchant et délicat. Elle représente à la fois la grand-mère de Charlie et, quelque part, celle de tout le monde. Les enfants rient, s’attachent et se reconnaissent dans les échanges entre la vieille dame et son petit-fils.
En arrière-plan, les parents observent la situation avec gravité. Ils semblent démunis face à la dernière crise de la vieille dame. C’est justement ce jeu de plans qui rend la scène si intéressante. Au premier plan, Charlie et sa grand-mère rient, échangent, se retrouvent dans leur propre bulle, embarquant avec eux le public. Juste derrière, sans être plongés dans le noir ni relégués hors scène, les parents restent présents. Ils regardent, se taisent, mais n’en pensent pas moins. La mise en scène donne ainsi à voir deux réalités en même temps : celle de l’enfant, encore capable de jeu et de tendresse, et celle des adultes, déjà confrontés à l’inquiétude, à la fatigue et aux décisions à venir. Comment réagir lorsque Mamie refuse de prendre une douche, de se faire couper les ongles ou qu’elle a tout simplement du mal à déglutir ? Qui, dans la salle, n’a pas un proche, un voisin ou un ami confronté à ce type de situation ?
La pièce bascule du rire à l’émotion embarqué dans un manège à sensations. Ce manège n’est autre que celui de la vie, où l’on ne s’ennuie jamais vraiment. Entre les réflexions innocentes et hilarantes de Charlie et la scène bouleversante de la danse entre la vieille dame et son petit-fils, sous le regard attendri du père, difficile de ne pas être touché en plein cœur. "Sucrer les fraises", c’est faire revivre au théâtre ce lien intergénérationnel qui se tisse entre une grand-mère et son petit-fils. C’est aussi un rappel adressé aux adultes qui ont grandi et parfois cessé de rêver : il faut savoir mettre sa « gravité » de côté et profiter de l’instant présent avant qu’il ne passe.
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