Le 2 août 1914, les cloches sonnent. La guerre éclate, emportant les hommes au front et vidant les usines françaises dans une effervescence dramatique. Mais qui, alors, fera tenir le pays debout ? La réponse résonne sur les planches du Théâtre du Verbe Fou pendant tout le festival Off 2026. Avec habileté et adresse, Les filles aux mains jaunes nous plonge dans un tourbillon métallique et humain asphyxiant, au cœur de la Première Guerre mondiale. Sur scène, quatre ouvrières que tout semble opposer sont portées par des comédiennes puissantes et véritablement habitées par leur rôle. Réunies par le travail à la chaîne, la fabrication d’obus et cette poudre toxique qui colore leur peau, elles vont faire naître une sororité inébranlable. Si la lourdeur du propos et ses résonances glaçantes avec notre actualité laissent un sentiment partagé, cette œuvre d’utilité publique s’impose comme un hommage.
Co-fondatrice, rédactrice et photographe
Mon œil de photographe capture ce que ma plume de journaliste raconte. Passionnée d'art et de culture, je traduis ma curiosité en récits, visuels ou écrits.
Dès les premiers instants, le son des cloches annonçant le départ des hommes pour le front est vite remplacé par le bruit assourdissant des machines, transportant immédiatement le spectateur dans l’ambiance et la réalité asphyxiante de l’usine. Si le contexte est celui de 14-18, la barrière du temps s’efface en un instant. Faut-il vraiment avoir vécu cette guerre pour en saisir tout le sens, la douleur et l’émotion ? La réponse est non. Le rythme régulier des ateliers et l’expressivité frappante des quatre comédiennes, incarnant avec une justesse viscérale leur personnage, prennent le relais, laissant toute la place à notre empathie. Ce huis clos est habité par l’angoisse du vide qui côtoie l’espoir de revoir un mari, un frère ou un fils.
Sur scène, un quatuor que tout oppose : Julie, Rose, Jeanne et Louise. Des âges différents, des conceptions de la vie éloignées : entre la mère de famille pragmatique et la jeune féministe enragée, ou encore la plus ancienne, noircie par le souvenir des atrocités de la "grande guerre" de 1870. Pourtant, un mal pernicieux les rassemble : cette poudre jaune, la TNT qu’elles manipulent sans le savoir pour fabriquer des obus. Un poison qui s’insinue insidieusement dans leurs corps et colore leurs mains, donnant son titre, si tragique et puissant, à la pièce. Mais le luxe de tomber malade n’existe pas ici : « on est aux pièces, pas aux heures », lancent-elles, privées du moindre bavardage autour des ateliers.
La pièce rappelle brillamment les injustices de l’époque. Les femmes maintiennent le pays debout dans l’indifférence générale et le « je-m’en-foutisme » de l’État. Exploitées pour un salaire de misère de 6 francs (la moitié de celui des hommes) ou pour une maigre allocation de "mobilisés" d’1,50 franc, elles demeurent invisibles. Lorsque Louise, la féministe, décide de dénoncer cette réalité au journal national, ses questions et ses remises en cause retardent le travail de l’équipe et mettent ses trois camarades dans la galère. Le choc des générations est flagrant. Et pourtant, en secret, un mouvement de résistance naît : 500 000 femmes manifestent pour le droit de vote, rappelant avec justesse que « la guerre ça se déclare, ça se vote pas ».
On s’interroge : comment ces héroïnes de l’ombre font-elles pour rester debout quand les soldats tombent par milliers ? La réponse éclate sur scène : par la sororité. Au milieu du fracas mécanique et du rythme régulier des machines, une véritable cohésion humaine est palpable. L’esprit d’entraide et la solidarité féminine qui prennent forme autour de l’atelier s’avèrent être un roc inébranlable, une mécanique de précision où chacune veille sur l’autre.
On sort de cette salle profondément partagé. D’un côté, le propos est lourd et confronte le spectateur à une réalité crue. L’obsession humaine pour la destruction de masse semble être un éternel recommencement, et la résonance avec notre contexte actuel de fin avril 2026 (les tensions en Iran, les États-Unis...) donne le vertige. On ressent une amertume cruelle en voyant ces ouvrières chercher leur liberté et songer à la postérité (que va-t-il rester d’elle après le "retour à la normal" ?), joyeuses et naïves face à la paix de 1918. Elles ignorent que la Seconde Guerre mondiale gronde déjà, et que la société ne voudra bientôt plus de leurs bras, préférant se servir de leur ventre pour "reconstruire l’avenir".
D’un autre côté, cette pièce est d’une nécessité absolue, une véritable œuvre d’utilité publique. Elle a offert aux Avignonnais un espace de réflexion saisissant, prouvant qu’une véritable alliance féminine rend tout possible qui me fait penser à cette citation de François de la Rochefoucauld “seul on va vite. Ensemble on va plus loin”. La pièce rend enfin justice à la mémoire de ces femmes qui ont tenu la France à bout de bras.
Merci au Théâtre du Verbe Fou et à ces brillantes comédiennes de nous avoir fait vivre ce moment privilégié, poignant et suspendu... Car critiquer, c’est avant tout partager.
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