Dans ce face-à-face tendu, Anne Berest explore, sans fard ni complaisance, l’angoisse, le doute et la solitude qui accompagnent les premiers pas d’une femme dans la maternité. Un monologue incisif qui déconstruit le mythe du bonheur maternel.

Sur scène, une jeune mère reçoit la famille éloignée de son mari, attendu d’un moment à l’autre. Ils ne sont pas venus pour elle. Elle le sait. Et pourtant, c’est à eux, à nous, qu’elle s’adresse. Seule face à ce public improvisé, elle entame un monologue sans concessions, sans retenue, qui fissure un à un les mythes entourant la maternité.
D’emblée, le rythme soutenu de la mise en scène donne à ce huis clos une tension palpable. La parole fuse, se bouscule, oscille entre ironie mordante et aveux d’une sincérité désarmante. Ce n’est pas un récit apaisé, encore moins une célébration du miracle maternel. C’est une traversée. Celle d’une femme confrontée à l’écart vertigineux entre l’image idéalisée de la mère comblée et la réalité brute, charnelle, épuisante, de l’arrivée d’un enfant.
Au cœur du spectacle, il y a l’angoisse. L’angoisse de devenir mère. De ne pas savoir faire. De mal faire. De ne pas ressentir immédiatement cet amour absolu que l’on promet comme une évidence biologique. Face à ce bébé, qui est en somme un inconnu, la jeune femme découvre une solitude radicale. Une solitude que rien ne semble pouvoir combler, ni la présence fantomatique du mari attendu, ni celle de cette famille qui observe, juge peut-être, mais ne comprend pas.
À cette peur s’ajoute un autre vertige : celui des injonctions contradictoires. Il faut faire ainsi... mais surtout pas comme ça. On dit que... mais pas que. Allaiter est indispensable, sauf si cela vous épuise. Chaque geste semble soumis à un débat infini. La jeune mère se retrouve noyée sous un flot d’informations, de conseils, de recommandations parfois si farfelues qu’elles en deviennent absurdes. Et elle, au milieu de ce vacarme, doute.
Ce doute permanent fragilise encore davantage son équilibre. Le spectacle montre avec acuité cette perte de repères : la maternité, loin d’être un savoir inné, devient un champ d’expérimentations anxieuses.
L’espace scénique traduit avec finesse cet enfermement intérieur. La maison devient le théâtre d’un isolement psychique. Les murs se resserrent symboliquement autour de cette femme qui ne trouve plus de place pour elle-même. Le temps lui échappe : impossible d’en avoir pour soi, pour penser, pour respirer. Chaque minute appartient à l’enfant. Chaque geste est dicté par ses besoins. Le quotidien se transforme en une succession de tâches répétitives, invisibles, dévorantes.
Le spectacle aborde également la question de l’acte sexuel, non plus comme un geste de désir, de plaisir ou de liberté, mais comme un acte ramené brutalement à sa seule finalité reproductive. La jeune femme mesure combien la sexualité, autrefois espace d’élan et d’intimité, s’est trouvée réduite à sa conséquence : l’enfant. Comme si le corps féminin, dès lors qu’il enfante, cessait d’être un lieu de désir pour devenir uniquement un corps fonctionnel. Cette dissociation trouble profondément la protagoniste. Elle interroge la place du désir après la naissance, la transformation du regard porté sur elle par son compagnon, par la société, mais aussi par elle-même. Là encore, Anne Berest met au jour une tension rarement dite : celle d’un corps sommé d’être à la fois maternel et désirant, nourricier et libre.
Anne Berest explore aussi le renoncement. Avant, il y avait une carrière scientifique, un avenir tracé, une identité construite hors du cadre domestique. Désormais, cette trajectoire semble suspendue, voire sacrifiée. Le spectacle met en lumière cette fracture intime : que reste-t-il de la femme quand tout l’espace est occupé par la mère ? Que devient le désir personnel face à l’injonction sociale du dévouement total ?
Sans jamais tomber dans la plainte, La Visite frappe par sa lucidité. Le texte ose dire l’indicible : l’ambivalence, la colère, la frustration, la sensation d’étrangeté face à son propre enfant, mais aussi l’épuisement face aux normes, aux modèles impossibles, aux discours contradictoires.
Grâce à une mise en scène dynamique qui rend le monologue intensément vivant, le spectateur est happé dans ce flot de pensées, presque malgré lui. On rit parfois avant d’être rattrapé par la gravité du propos. On reconnaît, derrière cette voix singulière, une expérience universelle trop souvent tue.
La Visite est un miroir tendu à notre société. Un spectacle courageux qui démonte le mythe du parfait bonheur maternel et donne enfin une voix à celles qui, dans le silence de leur intérieur, doutent, vacillent et cherchent encore comment devenir mères.
Au studio Hébertot (Paris, 17e) les lundis et mercredis 21h00 jusqu’au 1er avril
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