🔦 En lumière
Critique Théâtre
Médusée de Léna Bokobza-Brunet : notre avis
Les spectacles à ne pas manquer
Un voyage dans une odyssée au féminin où le mythe cesse enfin de protéger les bourreaux.
Médusée.Un mot nouveau, un néologisme dont il serait vain de chercher la définition ailleurs que sur le plateau de ce spectacle. Pour en saisir toute la portée, il faut aller voir la compagnie Ultimato, au 11 à 20 h 20.
Dès les premières minutes, une question s’impose : quel est le genre de ce spectacle ? Comédie musicale ? Théâtre burlesque ? Comédie de boulevard ? Tragédie ? La réponse est simple : tout cela à la fois. Et c’est précisément là que réside sa plus grande force. Jamais l’accumulation ne devient démonstrative, jamais le mélange des genres ne tourne à la démonstration. Le ridicule est revendiqué, l’autodérision parfaitement maîtrisée, et les trois interprètes savent exactement quand faire éclater le rire et quand suspendre le souffle du public. Ici, le comique n’atténue pas le drame ; il le prépare. La gravité, elle, vient donner au rire toute son épaisseur et cet équilibre est d’une justesse remarquable.
Le décor annonce d’emblée cette coexistence des contraires. Au fond du plateau s’ouvre l’entrée de la grotte de Méduse. Sa matière semble métallique, mais révèle en réalité la fragilité d’un papier mâché. Une ambiguïté qui traverse tout le spectacle. Au centre, un podium en T recouvert d’un miroir convoque immédiatement l’esthétique drag. Deux musiciennes occupent l’espace, tandis qu’une Méduse scintillante suspendue au plafond déploie ses tentacules comme un parasol sous lequel pourront éclore les confidences.
L’univers de Donjons & Dragons envahit alors la scène. Mais ce n’est pas celui que l’on connaît. Ici, le médiéval fantastique se réinvente au féminin. Ultimato fusionne avec une étonnante fluidité les codes du drag, du D&D et du spectacle musical. Les transitions sont inventives, les références dialoguent sans jamais se concurrencer et cette hybridation finit par imposer sa propre logique.
Les costumes participent pleinement à cette dramaturgie. Pailletés, métalliques, presque cuirassés, ils apparaissent comme autant d’exosquelettes protégeant celles qui les portent. Puis, au fil du spectacle, les armures se fissurent et les interprètes acceptent d’en révéler les failles, laissant apparaître une vulnérabilité bouleversante.
Les deux musiciennes ne sont d’ailleurs jamais cantonnées au rôle d’accompagnatrices. Véritables partenaires de jeu de Léna Bokobza-Brunet, elles deviennent des personnages à part entière. Chacune soutient l’autre sans jamais lui voler sa place. Cette sororité, loin d’être un simple discours, s’incarne concrètement sur scène dans l’écoute, le partage de la parole et une complicité qui ne cesse de circuler entre elles.
Puis survient une rupture.
Après des transitions jusque-là d’une grande douceur, l’une d’elles fracasse brutalement le rythme du spectacle : celle qui mène au récit du viol. Le choc est immédiat. Il balaie toute la légèreté installée jusque-là, sans prévenir. Et c’est précisément ce qu’il fallait faire. Car le viol ne prévient pas. Il surgit et dévaste. Ultimato refuse toute esthétisation de cette violence. Le spectacle choisit au contraire de la nommer frontalement, rappelant que comprendre les victimes suppose d’abord d’accepter les mots qui décrivent ce qu’elles ont subi.
C’est alors que la figure de Méduse se transforme. La créature monstrueuse de la mythologie devient le miroir des violences masculines. Si les hommes détournent les yeux, ce n’est plus parce qu’elle pétrifie, mais parce que son regard leur renvoie leurs propres crimes. Léna Bokobza-Brunet propose une relecture profondément contemporaine du mythe. Méduse n’est plus le monstre ; elle est une femme blessée. Ses serpents ne sont plus les signes de sa monstruosité mais les gardiens d’un corps qu’on a déjà trop violé. Ils sont une protection née de la douleur.
Elle promet au public de ne pas le pétrifier. Et effectivement, chacun ressort libre de ses mouvements. Mais difficile de dire que l’on repart indemne. Ce qui se fige, c’est autre chose : le cœur, confronté à une violence longtemps tue et ignorée. Le quatrième mur, lui, n’existe tout simplement pas. Les interprètes s’adressent constamment au public comme à une assemblée déjà présente, déjà concernée. Elles veulent être regardées, entendues et comprises. Elles refusent d’être les monstres que les récits antiques ont fabriqués ; se présentent comme des femmes, mais surtout des sœurs. Cette adresse directe transforme peu à peu les spectateurs en membres d’un collectif. On ne regarde plus simplement le spectacle, on y prend part. On partage un espace où la parole circule enfin librement. Une question demeure alors : peut-on réellement se remettre d’un viol ? Là encore, Ultimato ne prétend pas apporter de réponse universelle. Le spectacle ouvre un espace où cette question peut enfin être posée et où une victime peut sortir de l’isolement.
Alors, qu’est-ce qu’être « médusée » ? Ce n’est pas à moi d’en donner la définition. Le spectacle se charge de la construire avec infiniment plus de justesse que ne pourraient le faire quelques lignes.
Pendant une heure trente, cette esthétique pop, drag et fantasy devient le refuge d’une sororité qui refuse désormais le silence. En sortant, il est difficile de ne pas choisir son camp. Celui de Méduse, plutôt que celui des dieux grecs qui l’ont condamnée.
Et si vous pensez ne pas être concerné parce que vous êtes un homme, c’est peut-être justement à vous que ce spectacle s’adresse en priorité. Les femmes y reconnaîtront sans doute une histoire de plus, une histoire de trop. Les hommes, eux, sont invités à écouter et se questionner.
Ultimato nous embarque ainsi dans une odyssée au féminin où le mythe cesse enfin de protéger les bourreaux pour rendre sa voix à celle qui fut, depuis toujours, condamnée au silence.
Médusée
Compagnie Ultimato
« Un cabaret pop et mythologique où Médusa réclame justice. »
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