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Critique Théâtre
« Dømåj » des Blønd and Blönd and Blónd : la fin du monde noyée dans la variété française
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Pourquoi crever seul quand on peut mourir ensemble et en chansons ? Dans leur troisième spectacle « Dømåj », le trio suédois Tø, Glär et Mår s’attaque à l’apocalypse écologique et au téléconsumérisme. Entre virtuosité polyphonique, décalage de virgule et parodie grinçante de notre patrimoine musical, la fin des haricots n’a jamais été aussi hilarante.
Rédacteur en chef et président
Jérôme Chaudier explore les coulisses culturelles et locales du Grand Avignon. Journaliste et développeur, il mêle passion du théâtre, regard critique et innovation numérique.
L’entrée en scène pose d’emblée les jalons d’un naufrage collectif assumé. Débarqué sur un chariot à roulettes en tenant la tête d’une licorne a priori prénommée Disco, le trio scande la fin irrémédiable d’une époque sur les notes de Juliette Armanet. La licorne perd la tête, et la fin des haricots est officiellement proclamée. Face au péril climatique, à l’essor des intelligences artificielles et au dérèglement du monde, Tø, Glär et Mår ont fait leur le constat de notre responsabilité collective : nous avons scié la branche sur laquelle l’humanité est assise.
L’AOP suédoise au service de la satire écologique
Derrière la bonhommie nordique et l’accent à couper au couteau se cache une satire sociale acérée. Les Blønd and Blönd and Blónd ne s’en cachent pas : leur propre « suéditude » est mise au service d’une critique féroce du capitalisme. Couper les forêts primaires de Scandinavie pour commercialiser des meubles en kit et des rangements de salle de bain devient le symbole d’une humanité emportée par la fièvre de l’achat en ligne. Imbibés d’Alain Souchon, Laurent Voulzy ou Lara Fabian dès le berceau, ils manipulent désormais nos hymnes populaires avec une dextérité désarmante.
L’art du « déplacement de virgule »
Le coup de génie du spectacle réside dans ce que le groupe nomme le « déplacement de virgule ». La mécanique est redoutable : conserver scrupuleusement les paroles originales d’un chef-d’œuvre de la chanson française, mais en faire glisser le sens par un simple changement de point de vue ou d’intonation nordique.
Sous ce prisme bienveillant mais décalé, Brassens abandonne le tragique du Radeau de la Méduse pour une considération culinaire sur les radis ingérés par les méduses. Christophe ne murmure plus des mots d’amour mais s’échine à visser des « meubles bleus », tandis que l’hymne romantique de Peter et Sloane devient une ode à l’égocentrisme absolu (« Besoin de rien, envie de moi »). Quant au mythique Que je t’aime de Johnny Hallyday, il se métamorphose en un vertigineux « Que je m’aime », hurlé avec une gravité séraphique.
Une virtuosité vocale au service de la « poêlade »
Ne vous y fiez pas : si le rire est omniprésent, l’exécution musicale est d’une rigueur absolue. La complémentarité des trois voix, forgée par des années de pratique polyphonique, offre de magnifiques harmonies. C’est précisément cet écart entre la perfection lyrique du chant et l’absurdité du propos qui déclenche nos fous rires.
En parvenant à conjuguer l’éclat de rire monumental et la petite étincelle citoyenne qui incite à freiner nos frénésies de consommation, « Dømåj » dépasse le simple statut de parodie. Aller voir ce spectacle, c’est embarquer dans un TGV lancé à 300 km/h à travers le plus grand répertoire de la chanson française, mais avec une trajectoire follement absurde.
BLØND AND BLÖND AND BLÓND - Dømåj
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