Critique Théâtre

« Hubris » de Clara Jauvart-Lacoste : la folie meurtrière des hommes noyée dans le sang de l'Iliade

Par Jérôme Chaudier · 22 Juillet 2026 à 16h53
Hubris

En s’emparant des mythes fondateurs de la guerre de Troie, l’autrice Clara Jauvart-Lacoste livre une tragédie viscérale sur la soif de domination. Portée par une scénographie organique et un regard profondément féminin sur l’horreur des conflits, ce spectacle s’impose comme une claque théâtrale.

Jérôme Chaudier

Rédacteur en chef et président

Jérôme Chaudier explore les coulisses culturelles et locales du Grand Avignon. Journaliste et développeur, il mêle passion du théâtre, regard critique et innovation numérique.

Le terme grec hubris désigne la démesure, cet orgueil insatiable qui pousse les puissants à se croire les égaux des dieux avant de précipiter leur propre chute. C’est sur ce concept destructeur que s’ouvre la pièce, plantant son décor sous la grande toile d’une tente militaire antique. Le prétexte de l’Iliade, déclenché par la fuite d’Hélène et la colère de Ménélas de Sparte, sert de matrice pour autopsier la mécanique éternelle de la guerre.

Comme nous le confiait Clara Jauvart-Lacoste lors de notre précédent entretien, la genèse d’« Hubris » trouve sa source dans la lecture du roman « Le Chant d’Achille » de Madeline Miller. Soucieuse de dépoussiérer la tragédie grecque sans la réserver aux seuls hellénistes, l’autrice intègre au récit deux figures de soldats contemporains. Ces personnages injectent une touche de légèreté et d’humour indispensable, jouant le rôle de passeurs d’histoire pour éclairer le contexte historique sans jamais alourdir l’action.

Sur le plateau, la violence n’est pas une idée abstraite, elle est une matière physique. La scénographie épurée repose sur un élément central : une grande tente militaire contemporaine. Dans l’esprit de sa créatrice, cet espace unique matérialise tour à tour la majesté d’un palais, la moite réalité du camp grec et le chaos final de la guerre. C’est dans ce huis clos étouffant que s’opère la métamorphose tragique d’Achille, contraint de condenser dix années de conflit en une heure vingt de représentation, glissant de l’adolescence idéaliste vers une maturité corrompue par l’amertume.

Le dispositif scénique trouve son paroxysme à travers l’utilisation d’un immense tambour de guerre rempli de peinture rouge. Lorsque le comédien incarnant Achille, le regard noirci de rage, frappe cet instrument de mort, le liquide écarlate éclabousse la tente et macule ses propres vêtements. Ce geste scénographique brillant matérialise la cadence des charges militaires, laissant littéralement les protagonistes avec le sang sur les mains.

Le regard des femmes sur l’orgueil masculin

La puissance du texte de Clara Jauvart-Lacoste réside dans son changement de focale. La pièce refuse de glorifier l’héroïsme martial pour adopter un regard féminin sur le massacre. L’intrigue met en lumière les victimes collatérales sacrifiées sur l’autel de l’ego des rois, interrogeant l’utilité du sacrifice d’Iphigénie ou dénonçant le viol de Chryséis par Agamemnon.

Face à la loi du glaive et aux hommes qui clament que « l’honneur vaut plus qu’une vie », les mères et les épouses opposent une lucidité glaçante sur la réalité des corps mutilés. La mise en scène, baignée par moment de lumières d’un rouge oppressant, souligne cette asymétrie des souffrances à travers une réplique d’une vérité implacable :

« Qu’elle soit divine ou mortelle, une femme ne sort jamais indemne de la bestialité des hommes. »

Une tragédie éternellement contemporaine

Portée par une distribution incandescente (où s’illustrent notamment Adrien Bensmaine ou Mathéo Krzyzyk-Brand en alternance, aux côtés de Cécile Garnier, Corentin Gerold, Léa Michelot et Clara Jauvart-Lacoste), la représentation tient le spectateur en apnée. Les comédiens incarnent avec une force brute cet engrenage où les choix des mortels et l’orgueil des dieux ne mènent qu’aux charniers.

En rappelant que « tuer au nom de la vengeance, c’est ce qui rend les guerres éternelles », le spectacle dépasse le cadre mythologique pour tendre un miroir terrifiant à notre époque contemporaine. Cette outrance des puissants, prompts à usurper l’humanité pour satisfaire leur soif de domination, résonne cruellement avec notre actualité. « Hubris » est une œuvre magistrale, d’une grande exigence esthétique et d’une lucidité politique féroce. Une expérience de théâtre inoubliable.

Affiche Hubris
🎭 Festival OFF 2026 · sur festivaloffavignon.com · Théâtre contemporain

Hubris

COMPAGNIE PAIZO

📍 FACTORY (LA) - 2-Roseau Teinturiers — Salle 1
🕘 14h55
📅 Du 3 juillet au 25 juillet 2026 (20 représentations · relâche les 9, 16, 23)
⏱️ 1h20

« Hubris, c'est l'art de la démesure, l'Homme persuadé d'être un dieu. Cela ne vous rappelle rien ? »

Distribution
Auteur·ice : De Clara JAUVART-LACOSTE
Adrien BENSMAINE en alternance avec Mathéo KRZYZYK-BRAND - Interprétation Cécile GARNIER - Interprétation Corentin GEROLD - Interprétation Clara JAUVART-LACOSTE - Interprétation Léa MICHELOT - Interprétation Ugo BUSSI - Direction artistique Renato RIBEIRO - Collaboration artistique DRAMA QUEEN 0660283845 - Diffusion Dominique LHOTTE 0660968482 - Presse Mathéo KRZYZYK-BRAND - Interprétation
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Critique rédigée par Jérôme Chaudier
22 Juillet 2026 à 16h53

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