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Critique Danse
Infinity Loop de KUO-SHIN CHUANG PANGCAH DANCE THEATRE : notre avis
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En s’inspirant des chants et des gestes de la fête de la moisson du peuple Pangcah, le chorégraphe taïwanais transforme un héritage ancestral en une écriture chorégraphique résolument contemporaine. Infinity Loop célèbre la transmission tout en interrogeant notre regard sur les cultures, leur visibilité et leur devenir.
Infinity Loop, interprété par huit danseurs, vient partager avec nous une part de la culture taïwanaise. Le spectacle nous invite à découvrir la fête de la moisson, une grande célébration que le chorégraphe célèbre chaque année depuis son plus jeune âge.
Figure majeure de la scène chorégraphique contemporaine taïwanaise, le chorégraphe place les pratiques corporelles des peuples autochtones au cœur de sa démarche artistique. Son objectif n’est pas de reproduire la tradition à l’identique, mais d’en révéler les principes essentiels. Après de longues recherches de terrain et un travail approfondi auprès des communautés Pangcah, il élabore un langage chorégraphique contemporain nourri de leurs chants et de leurs danses, faisant dialoguer mémoire et création.
Il faut savoir que la fête de la moisson est composée de seize chants, véritable répertoire folklorique dont chacun possède ses propres gestes. Ces mouvements ont été repris par le chorégraphe, qui se les est réappropriés pour créer plusieurs cellules chorégraphiques. À partir de celles-ci, chaque séquence devient indépendante et permet une multitude de jeux, presque mathématiques : quel interprète danse quelle cellule, à quel moment et dans quel espace ? Qui rejoint l’autre ? Quand récupère-t-on un mouvement, et quand le laisse-t-on s’éteindre ? Cette construction fait directement écho au travail de la moisson. Dans un champ, personne ne travaille seul, il y a celui qui récolte, celui qui coupe, celui qui transporte, celui qui prépare. Ici aussi, les danseurs forment un collectif, constamment à l’écoute les uns des autres, où chacun contribue à rendre le geste plus fluide et le travail commun plus harmonieux.
Le cercle inachevé constitue l’une des formes récurrentes de la pièce. Les danseurs évoluent souvent en demi-cercle, se tenant par les mains. L’énergie circule jusqu’au bout des corps et semble se propager jusque dans le public. Les lumières alternent entre les teintes chaudes du lever et du coucher du soleil, ramenant sans cesse à la terre. La synchronicité est au rendez-vous et la synergie entre les interprètes paraît presque impénétrable. Cette cohésion rend la performance de groupe d’autant plus envoûtante, comme une véritable chorégraphie du travail des champs.
La chorégraphie accorde une attention particulière aux membres inférieurs comme aux membres supérieurs. Une nouvelle fois, ils renvoient au rôle essentiel des pieds et des mains dans le travail de la terre. La transmission passe par le geste, mais surtout par le contact : des mains qui se rejoignent, des pieds solidement ancrés dans le sol.
Un dispositif vidéo est également présent et exploité de différentes manières. À plusieurs reprises, des projections de membres filmés et entrecroisés viennent renforcer cette impression de collectif et d’ancrage entre les êtres humains. Puis un œil géant apparaît. C’est un œil qui observe, mais qui semble aussi surveiller. Soudain, une danseuse surgit et filme le public ; les images sont immédiatement projetées sur le fond de scène. Désormais, ce sont les spectateurs qui deviennent les observés. Ce questionnement autour du regard, de l’observation et, plus largement, de la scopophilie, renvoie avec subtilité aux tensions contemporaines qui traversent l’île de Taïwan et aux puissances qui gravitent autour d’elle. Le chorégraphe nous invite ouvertement à observer les autochtones de l’île.
Il faut enfin noter que certains danseurs travaillent avec le chorégraphe depuis leur enfance, soit depuis près de vingt ans. Cette longévité explique en partie l’extraordinaire cohésion de groupe et la qualité d’écoute qui se dégagent de la scène.
En allant voir Infinity Loop, vous plongerez dans la culture taïwanaise, dans les gestes et la transmission d’une fête essentielle pour le chorégraphe. Mais vous serez également invités à réfléchir à des enjeux profondément contemporains : qui observe ? Qui est observé ? Pourquoi sommes-nous regardés ? Sans jamais être démonstrative, la pièce relie ainsi le patrimoine immatériel d’un peuple aux interrogations politiques et sociales de notre époque.
∞ ‒ Infinity Loop
KUO-SHIN CHUANG PANGCAH DANCE THEATRE
« La boucle sans fin de la mémoire corporelle »
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