Critique Théâtre

Maintenant je n'écris plus qu'en français de Viktor Kyrylov : notre avis

Par Elisabeth Kyriakou · 15 Juillet 2026 à 16h13
Maintenant je n’écris plus qu’en français

Maintenant, je n’écris plus qu’en français, est une histoire de fracture. Une fracture identitaire, culturelle et linguistique. C’est l’histoire d’un étudiant que le monde va secouer puis obliger à grandir. La guerre ne le laissera pas vivre ses années universitaires d’insouciance. A travers son histoire personnelle on en apprend d’avantage sur l’oppression russe et l’exil ukrainien.

Maintenant, je n’écris plus qu’en français, est une histoire de fracture. Une fracture identitaire, culturelle et linguistique.

Viktor Kyrylov, étudiant du GITIS, la plus prestigieuse école de théâtre de Russie, doit partir. Car en tant qu’Ukrainien, en 2022, il n’a plus sa place dans la capitale impériale. C’est un seul-en-scène écrit et joué par Viktor Kyrylov qui vous invite à plonger dans son histoire pour mieux comprendre la grande Histoire qui nous dépasse tous.

La mise en scène est simple, une toile de projection pour quelques informations de culture générale, de géographie ou sur l’avancement des troupes, à but purement informatif. Une table, une chaise et un portemanteau. Le reste du plateau est habité par le comédien. Le déchirement qui le traverse sera partagé avec vous. Car pour un Français, il est difficile d’imaginer qu’un peuple « frère » puisse infuser notre culture et nos croyances dès le plus jeune âge. Viktor grandit avec Tchekhov, Dostoïevski, Akhmatova, Lermontov…

Beaucoup d’auteurs, avec pour dénominateur commun leur origine : la Russie.

Il grandit à Odessa, où la population est majoritairement russophone depuis longtemps déjà. Il va donc de soi qu’il lit des romans russes et va voir du théâtre russe. L’ukrainien, lui, lui est presque étranger. Il le parle, il le comprend, mais ce n’est pas sa langue. Jusqu’au jour où sa langue, devient aussi celle de l’agresseur. Alors un double niveau s’imbrique : l’occupant résonne dans sa tête, mais il est aussi partout autour de lui puisque Viktor est à Moscou pour ses études. À partir de là commence une longue réflexion sur sa place.

Cette réflexion est partagée par une multitude d’Ukrainiens : ceux qui sont à l’étranger et culpabilisent, ceux qui sont en Ukraine mais n’osent pas aller au front, ceux qui sont au front et songent désespérément à leur vie d’avant.

Le comédien vous embarque dans ses interrogations : où est sa place ? Quelle est la bonne chose à faire ? Aller au front ? Rentrer en Ukraine ? Partir ? S’exiler ? Tout, sans doute, sauf rester à Moscou.

Au-delà de la question géographique, ce spectacle met en lumière la déconstruction du soft power culturel russe. Que faire lorsque toute une vie on a aimé cette langue, ses écrivains et son théâtre ? Comment se remettre d’une amputation inconsciente d’une réalité qui s’est évaporée ? Dans quelle mesure trahit-on son pays et sa famille en vivant dans la capitale de l’agresseur ? Autant de questions auxquelles le spectacle apporte parfois des réponses. Parfois non et c’est très bie comme ça. Toute la complexité du monde et d’une vie ne peuvent être résumés en 1h30 de spectacle. Certaines questions resteront suspendues et vous suivront bien après votre sortie du théâtre.

Même s’il s’agit d’un seul-en-scène, vous ne verrez pas seulement Viktor. Il incarne aussi ses professeurs. Ces vieux enseignants qui refusent de partir à la retraite, vestiges d’un temps passé et d’un communisme révolu, sont interprétés avec une justesse implacable. L’administration à la russe, pour ceux qui ne la connaissent pas, suffit à elle seule à faire découvrir l’absurdité d’un système, voire à relativiser le nôtre. Rien n’est caricatural, mais c’est bien la caricature du réel qui s’invite à travers son jeu d’acteur.

Dans ce seul-en-scène, vous suivrez toutes les étapes de remise en question d’un exilé qui, lorsqu’il quitte son pays, ne s’imagine pas encore qu’il finira réfugié. Un jeune qui avait le monde devant lui, mais à qui le monde a montré bien trop vite toute sa brutalité.

Vous verrez un étudiant plein de rêves devenir un adulte malgré lui.

Enfin, Viktor Kyrylov vous fera découvrir la multitude d’artistes que la Russie s’est appropriés et vous invite à questionner le rapport que nous entretenons avec la romantisation d’une Russie qui a su masquer sa violence, séduire par une culture souvent confisquée et convaincre, avant de tout reprendre.

Affiche Maintenant je n'écris plus qu'en français
🎭 Festival OFF 2026 · sur festivaloffavignon.com · Théâtre contemporain

Maintenant je n'écris plus qu'en français

Fabriqué à Belleville - FAB

📍 11 • AVIGNON — Salle 3
🕘 15h05
📅 Du 4 juillet au 23 juillet 2026 (18 représentations · relâche les 10, 17)
⏱️ 1h30

« À Moscou, un comédien ukrainien voit ses espoirs brisés : la guerre transforme son rêve en trahison. »

Distribution
Auteur·ice : De Viktor Kyrylov
V. Kyrylov - Interprétation T. Cany - Création son C. Chiassai-Polin - Scénographie J. Duquesnoy - Régie générale L. Muhleisein - Adaptation théâtrale
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Critique rédigée par Elisabeth Kyriakou
15 Juillet 2026 à 16h13

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