🔦 En lumière
Critique Théâtre
Lost Connection de Huang Wen-Jen : notre avis
Les spectacles à ne pas manquer
Seed Dance Company vous invite à réfléchir à votre rapport au téléphone et au monde connecté, et vous déconnectera, tout en vous questionnant, le temps de la représentation.
Lost Connection, est une pièce créée par la chorégraphe taïwanaise Wen-Jen Huang pour sa compagnie Seed Dance, basée dans le sud de Taïwan. Présentée au Théâtre des Hivernales, cette création questionnera sans aucun doute votre meilleur comme votre pire allié : le téléphone.
Dès le début, la lumière bleue est au rendez-vous. Sans aucun éclairage scénique, les danseurs sont munis de lampes torches reproduisant la lumière du téléphone. Zombifiés par l’écran, ils suivent cette lumière et sont attirés par elle. Ils s’éteignent puis réapparaissent dans un autre espace, laissant place à la surprise et frôlant le screamer d’un film d’horreur. Les déplacements se font dans un silence total, et l’absence de toute lumière vous empêche de deviner leurs mouvements. Ces visages et ces corps zombifiés n’ont comme alliés que la lumière et le son des notifications. La chorégraphe a travaillé avec un compositeur avec lequel elle a élaboré un mélange de sons que vous reconnaîtrez tous : WhatsApp, notifications de l’iPhone, Netflix... Cet alliage de sons et de lumière nous rappelle la dépendance collective dans laquelle nous nous trouvons.
Progressivement, le tableau s’ouvre, les lumières apparaissent et l’ensemble s’intensifie. Une musique électro, rythmée et rebondissante, crée un effet presque hypnotique. Cette transe envahit les corps des danseurs, emportés dans une frénésie addictive. La technique est irréprochable, et le travail au sol, fluide et silencieux. Mais ce qui est le plus marquant dans le travail de Wen-Jen Huang, ce sont les transitions, d’une organicité exceptionnelle. Elle trouve des chemins nouveaux et des passages d’un espace à l’autre qui ne heurtent jamais le regard. Vous ne les remarquez même pas, et une transition qui ne se remarque pas est une transition réussie.
La chorégraphe explique qu’elle s’est inspirée de ses propres danseurs. Un jour, à l’heure de la pause déjeuner, alors que tout le monde est à table, elle remarque qu’elle est la seule à ne pas être sur son téléphone. Les danseurs partageant son repas ont tous les yeux rivés sur leur écran. Elle ouvre alors le débat et prend conscience de ce phénomène en se disant qu’il faut en parler. C’est ainsi que commence à naître Lost Connection. Il faut souligner qu’il s’agit d’une pièce en constante évolution, et c’est également un signe de maturité, aussi bien pour l’œuvre que pour sa chorégraphe. En effet, à Taïwan, un immense mur, escaladé par les danseurs, fait partie du décor. Pour Avignon, Wen-Jen Huang a épuré la pièce en ne conservant que quatre interprètes sur les huit initiaux et en supprimant tout décor. Pourtant, la pièce reste tout aussi percutante.
Sans doute vous retrouverez-vous dans ces postures d’épaules voûtées, rivées sur un écran. Sans doute vous reconnaîtrez-vous dans l’espionnage discret de l’écran de votre voisin, car la lumière bleue attire et envoûte. Au-delà de la lumière et du téléphone en tant qu’objet, la chorégraphe explore le rapport à une seconde peau, constituée de tee-shirts très élastiques aux manches longues extensibles. Cette deuxième peau représente le déchirement entre l’émoi virtuel et l’émoi réel, entre le soi physique et le soi numérique. Grâce à ces costumes simples mais offrant une véritable matière à déchirer ou enlacer, la chorégraphe déploie tout son imaginaire. Vous les verrez les enlever et les remettre de multiples façons, vous les verrez se glisser sous la peau les uns des autres, comme on glisse sur les profils des autres sur Internet. Cette peau les gêne, mais en même temps ils ont besoin d’elle. Les déplacements, les déshabillages puis les réhabillages sont millimétrés et procurent une satisfaction particulière. Mais vous verrez aussi de nombreuses autres références numériques que vous reconnaîtrez immédiatement, du selfie au doom scrolling.
En somme, allez voir Lost Connection. Seed Dance Company vous invite à réfléchir à votre rapport au téléphone et au monde connecté, et vous déconnectera, tout en vous questionnant, le temps de la représentation.
Lost Connection
Seed Dance Company
« La chorégraphe transforme le quotidien numérique en un vocabulaire physique dense et électrique. »
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